La propriété étatique centralisée

Livre I – L’impasse de l’hybridation

Partie 1 – Mythes et préjugés


ÉCOUTER CE CHAPITRE


Si l’hybridation était un dégradé de gris, la propriété étatique et la propriété privée lucrative en seraient le noir et le blanc. Classiquement, la propriété étatique centralisée ressort comme étant « la » proposition radicale de gauche pour mettre fin à la féodalité de la propriété lucrative du système monarchique ou capitaliste. Seulement, répondre à une proposition extrême par son extrême opposée ne peut solutionner notre problème, et l’hybridation consistant à mixer les parties moins désirables des deux systèmes : autorité et inégalité, n’est guère plus glorieuse. La réponse « classique » pour lutter contre les inégalités intrinsèquement résultantes de la propriété lucrative, a historiquement consisté à vouloir nationaliser des entreprises, jusqu’à la proposition de nationaliser tous les outils de production.

Mais cette solution pose de multiples problèmes, dont le plus important se trouve dans le périmètre et la définition de ce qu’on nomme une institution, et surtout la crainte fondée que l’État se transforme finalement en une sorte de rentier. La proposition communiste historique balaye d’un revers de main ce détail probabiliste en répondant qu’une organisation non bourgeoise, par les travailleurs eux-mêmes, organisés en fédérations, remplacera avantageusement l’ancienne caste dirigeante. C’est malheureusement méconnaître le mercantilisme des classes dirigeantes, et se compliquer la vie quand on peut simplement rendre les travailleurs propriétaires privés de l’usage de leur outil de production. Voici toute la subtilité qui sépare le communisme historique de la propriété d’usage universelle. Les planistes centralisateurs argumentent par ce vieil adage que la propriété de l’État serait la propriété du peuple tout entier[1], supposition houleuse, qui ne se vérifie dans aucun État communiste historique. Personne n’est dupe à ce sujet : les travailleurs communistes historiques travaillent pour l’État, et ne maîtrisent pas la propriété de leur outil de production. Le communisme historique aura été une vaste supercherie, laissant croire le naïf travailleur à un pouvoir imaginaire sur l’organisation de la production, ne laissant aucune place à une forme de libéralisme. l’État écrasant toute initiative non inscrite au programme du parti, les arts devenant officiel, la science avec, on voit mal comment un génie sorti de nulle part pourrait émerger dans un contexte pareil, et on ne s’étonnera pas qu’à l’époque soviétique des marchés clandestins se soient développés[2]. La propriété étatique totale représente la pire solution pour donner l’initiative et le pouvoir sur le travail au travailleur. Elle aspire les richesses du peuple, tout en se gargarisant d’agir en son nom, et enrichit une noblesse d’État finalement assez comparable à la noblesse de la propriété lucrative. On a beau s’appeler camarade, lorsqu’une majorité agit sous la coupe d’une minorité, la camaraderie se limite à l’égalité entre les pauvres.

Si l’on accorde en concession la propriété aux travailleurs qui la mobilisent, et qu’ils doivent la rendre lorsqu’ils cesseront de la mobiliser, alors où est le problème de l’universalité, n’est-elle pas respectée ? On pourra toujours prétexter que les fédérations redistribuent le pouvoir abstrait, l’histoire nous a enseigné comment le régime de propriété étatique centralisée se terminait, par la privation de toute émancipation populaire, et par des décisions stratégiques prises unilatéralement par le propriétaire dominant : l’État, finalement géré à la manière d’une entreprise multinationale. C’est bien tout le problème de redistribuer le travail abstrait qui se pose lorsqu’on décide de tout centraliser dans les mains de l’État, et la solution toute trouvée consiste à ne plus le laisser détenir la propriété des outils de production. Cela ne signifie pas la fin de l’État, sa mort, bien au contraire, il doit jouer le rôle de réalisateur institutionnel pour que les travailleurs puissent effectivement devenir propriétaire d’usage de leur outil de travail.

L’autre argument des centralisateurs revient à critiquer le morcellement de la propriété, comme étant un fléau au progrès, interdisant, notamment dans l’agriculture, un recours efficace aux machines. On connaît les kolkhoz et leur respect limité pour l’environnement, et il n’est pas certain que le regroupement des terres ait été une réussite de durabilité sous le joug de la propriété étatique centralisée. Cependant, nos propriétaires d’usage étant sous le coup de la mutualisation, pourront s’ils le jugent nécessaire, se regrouper en mutualités plus grande, et répondre à une demande d’efficacité. Voilà l’argument de la lutte contre le morcellement discrédité. Marx ne s’est-il pas trompé en affirmant que : « La centralisation nationale des moyens de production deviendra la base naturelle d’une société formée par des associations de producteurs libres et égaux, qui agiront en connaissance de cause selon un plan commun et rationnel. »[3]On peut tout à fait réaliser une société de producteurs associés dans le cadre de la propriété privée d’usage. Il n’est pour cela d’aucune utilité de prendre le risque de créer un ogre étatique.

Le révolutionnaire communiste historique voulant se débarrasser de ses maîtres, c’est-à-dire des propriétaires lucratifs, les aura fusionnés en un seul, géant et tout-puissant : l’État. Comme dans le monde féodal, l’usage de la propriété restera délégué à un tiers non propriétaire : le travailleur locataire de l’État. Dans ces conditions, le travailleur se libérera-t-il de la domination des élites ? Tout dépendra de l’État propriétaire, seul maître à bord, capable d’annuler tout contre-pouvoir, capable de payer les travailleurs en deçà de la valeur de leur travail pour financer ses désirs planifiés, de guerre, de conquête spatiale, de train de vie des hauts fonctionnaires… Aucune rente donc ? pas si sûr, et un locataire, qu’il paye une rente ou n’en paye pas, reste un locataire avec les droits d’un locataire : le néant. La délégation de l’usage conserve la trace d’un rapport de domination ancestral de type féodal, puisque les organes centraux bons seigneurs maîtrisent le travail abstrait, qui constitue le cœur de la bataille idéologique à mener. Bien sûr, on vous dira que, bien que l’État soit propriétaire, ce sont les travailleurs qui maîtrisent le travail abstrait : on vous le dira, c’est bien le problème. Personne ne se fait d’illusions sur cette réalité qu’un propriétaire ne délègue jamais ses droits. Par le simple fait de ne pas être — directement — propriétaire, le travailleur est berné dès le départ. Sans la maîtrise directe du travail abstrait, c’est-à-dire le pouvoir d’agir sur les décisions fondamentales et vitales de l’entreprise, les travailleurs restent de simples pions stratégiques que les assemblées décisionnaires, les fédérations, simples organisations théâtrales, mèneront par le bout du nez.

Le plus grave dans le système à propriété étatique centralisée, c’est la décorrélation entre les décisions d’individus au pouvoir, et l’impact de ces décisions sur leur propre futur. Je m’explique. Quand on prend des décisions qui concernent les autres, mais pas nous, quand nos choix n’ont pas d’influence directe sur notre survie, alors ces décisions seront probablement déconnectées, provoqueront des aberrations économiques, mettront en péril les travailleurs. La force du capitalisme est d’impliquer l’argent propre des entrepreneurs. Le « risque » toujours idéalisé comme une valeur positive, incarne en réalité cette proposition qu’une décision inadaptée impacte directement le décisionnaire, et que sa reproduction matérielle, sa réussite sociale et son futur en dépendent. Les hauts fonctionnaires d’État, sortis des grandes écoles, totalement hors-sol, dont le premier emploi consiste souvent à jouer un rôle décisionnaire sans la moindre expérience du réel, prennent des décisions étatiques et centralisées qui n’ont aucune conséquence sur leur salaire, sur leur logement, sur leur train de vie, sur leur famille, sur leur futur. Leurs diplômes de jeunesse étant le capital de toute leur vie, il est facile pour eux d’exiger d’autrui ce qu’ils ne s’appliquent pas à eux-mêmes, de dire n’importe quoi, d’être arbitraire, radical, inadapté, bref : de nuire. Le système de propriété étatique centralisé fait de cette règle un socle constitutionnel. Or, lorsqu’on cède à la facilité, lorsqu’on vit de rente (ce que les grandes écoles permettent), alors on devient simplement dangereux pour la société. Les grandes innovations, les grandes ruptures, demandent tout excepté à recourir à la facilité. Je ne dirai jamais assez que les travailleurs doivent pouvoir gérer directement leur propriété de l’outil de production. Dans le système de propriété d’usage, non seulement ils pourront le faire, mais ce sera pour eux une question essentielle qui les concerne directement. S’il est facile et légitime aujourd’hui de protester contre nos « élites » déconnectées de leurs décisions, le travailleur d’usage ne pourra s’en prendre d’abord à lui-même s’il effectue des choix destructeurs pour son entreprise. Voilà pourquoi la propriété étatique centralisée, qui est censée redistribuer un peu de son pouvoir par des assemblées dont on sait qu’elles sont factices, va rapidement à la dérive, et doit, pour survivre, instaurer une dictature qui remplace le pouvoir des travailleurs par le pouvoir de décisionnaires hors-sol. Le système aggrave alors son cas, et se termine, soit dans un bain de sang, soit dans une crise économique aux conséquences catastrophiques.

Il demeure alors, dans la propriété étatique centralisée, un rapport de force entre les travailleurs concrets majoritaires et les travailleurs abstraits minoritaires, relativement démunis face au monolithe administratif de l’État central. La délégation de l’usage de la propriété étatique socialisée produit la superpuissance de l’État, donc la superpuissance de ses protagonistes minoritaires. Ainsi, nous entendons à nouveau sonner le refrain voltairien du peuple guidé par un petit nombre qui fait travailler le grand nombre. La continuité symbolique avec le judéochristianisme prend alors toute sa splendeur, dans un monde qui se revendique généralement sans Dieu. L’athéisme du communiste historique a plus à voir avec la détestation de l’emprise de l’élite religieuse sur le peuple que d’un ressentiment contre la domination divine : la présence du père et son guidage aux aveugles. Comment un système ainsi disproportionné pourrait produire autre chose qu’un sentiment d’impuissance du travailleur ? Les organisations dérivées du principe des soviets, ont échoué à donner le pouvoir au travailleur pour la simple raison que les travailleurs n’étaient pas propriétaires d’usage, mais locataires de la propriété étatique. 

Prétendre que la propriété de l’État est la propriété du peuple, ne suffit donc pas à lui donner le travail abstrait. S’il est incontestable que la socialisation procède de la répartition diffuse de la propriété entre les membres du peuple, comment attribuer la responsabilité d’un travailleur sur un morceau précis de cette propriété sans la démembrer, la découper, donc casser son unité étatique ? En effet, pour les membres du peuple, les conseils ou soviets semblent des moyens dérisoires pour gérer le travail abstrait. L’État propriétaire, comme tout propriétaire n’a-t-il pas le dernier mot ? Si les travailleurs étaient directement propriétaires d’usage, c’est-à-dire propriétaires privés, interdits de rente, ils n’auraient plus le même rapport avec l’État, ni avec leur outil de travail. Là où l’on avait promis de donner le pouvoir aux travailleurs, selon une soi-disant dictature du prolétariat, on découvre un propriétaire rigide qui contredit toute logique libérale. Si le libéralisme n’a jamais fait partie du programme soviétique, c’est justement parce qu’il est irréalisable lorsque l’État devient l’unique propriétaire du pays.

Si l’idée de la mise en commun semble bonne au départ, puisqu’elle déshérite les propriétaires lucratifs obnubilés par la rente, et semble provisoirement solutionner le problème de la domination ; la centralisation de la propriété a pour effet désagréable de donner un pouvoir disproportionné aux hauts fonctionnaires de l’État, et d’en faire une classe à part. Dans ces conditions, ils deviennent tout naturellement les maîtres du prolétariat, et dominent incontestablement les sujets du peuple avec lesquels il font progressivement sécession. La nature de la domination dans le mode de propriété étatique centralisée est avant tout politique. Or, la politique n’étant pas une science mais un jugement de valeur, ses sujets restent soumis aux jugements de valeur de leurs maîtres. De ce fait, le bolchevisme, tout en revendiquant la dictature du prolétariat, mène à la constitution d’une oligarchie au pouvoir, une caste de hauts fonctionnaires jouissant de privilèges qu’ils peuvent s’auto-attribuer, d’ailleurs comparables à leurs homologues de la propriété lucrative. Maîtriser le plan, c’est devenir Dieu dans un monde centralisé, et cette fonction aux conséquences disproportionnées ne peut se diffuser dans le peuple pour des raisons purement techniques liées aux limites physiques de communication de l’être humain. L’hybridation tend d’ailleurs à fournir à quelques protagonistes les pouvoirs divins de la planification, tout en plongeant les exécutants de la production dans la précarité de la propriété lucrative. Évidemment, l’égalité, ou plutôt les inégalités du système soviétique n’ont rien de comparable avec les excès sans nom de la propriété lucrative ; mais n’oublions pas la tendance actuelle à l’hybridation, qui viendra ajouter les inégalités du système lucratif à l’autorité du système communiste historique.

La centralisation de la propriété entre les mains de l’État éloigne le travailleur de l’émancipation. En effet, comment se sentir chez soi, avoir envie de bichonner son outil de travail lorsqu’il ne vous appartient pas ? L’origine des sabotages se trouve précisément dans le refus de donner l’accès à la propriété privée de l’outil de travail aux travailleurs. Pour éviter ce phénomène regrettable, l’État propriétaire n’a d’autre solution que de surveiller, réprimer, créer du récit, et lorsqu’il n’y parvient pas, les entreprises coulent. Comment peut-on ensuite apprécier le pouvoir communiste historique, lui trouver une légitimité sur son propre travail ? Comment peut-on avoir une autre envie que de saboter davantage, de tricher, de jouer avec les règles si notre quotidien est fait de brimades ? Voici les conséquences de refuser l’accès à la propriété d’usage aux travailleurs, voici ce qui fait du communisme historique une forme politique dans laquelle l’État est contraint à l’autorité, à se méfier du peuple qu’il prétend aimer. Il creuse lui-même le fossé qui le sépare des travailleurs et, en voulant résoudre le problème du sabotage qu’il ne peut laisser faire, finit par être haï à son tour. On pensait que les classes disparaîtraient avec le communisme historique, et voici qu’elles réapparaissent.

Dans la terreur, loin des décisions, simple rouage d’une horloge économique et politique, moteur d’un travail vide de sens pour lui, le citoyen communiste historique vit dans un monde réel aux antipodes de l’idéal et des promesses de la révolution. Finalement dominé, exproprié, il se retrouve privé d’émancipation, il ne peut entreprendre librement. Ces conséquences dommageables sont le fruit, et uniquement le fruit d’un mode d’organisation de la propriété. Qu’on retourne le problème dans tous les sens, on ne peut demander à des travailleurs infantilisés de se comporter en adultes responsables, de respecter et soigner l’outil de travail qui ne leur appartient pas. Pour faire l’effort et avoir envie d’entretenir et d’améliorer son outil de travail, le travailleur a besoin d’un retour sur investissement immédiat, c’est-à-dire qu’il doit pouvoir ressentir directement le résultat de son effort. Le communisme historique, en diluant le travail dans un océan de propriété, empêche structurellement de réaliser cette fonction.

De plus, la tentative de concrétiser le rêve marxien dans la forme prototype de l’Union soviétique n’a jamais réellement banni la propriété privée, notamment pour le logement, mais il a toujours été strictement interdit d’en déléguer l’usage : ce que l’État, lui, pouvait faire. Face au besoin croissant de constructions neuves, l’État a laissé les propriétaires privés construire eux-mêmes leurs logements. Voici une des prémices de l’hybridation. La Chine a franchi une étape supplémentaire en autorisant la création de propriétés lucratives, qui facturent la rente à leurs locataires. Elle a franchi le cap de l’hybridation, et tient ses citoyens avec une main de fer. Pour sortir des systèmes hybrides qui, j’espère l’avoir illustré, sont autoritaires et inégalitaires, nous devons cesser de déléguer l’usage de la propriété. Il faut pour cela que le propriétaire de l’outil de travail réalise le travail concret, mais aussi et surtout, puisse agir sur le travail abstrait.


Notes

[1] Constitution de l’URSS de 1936. Article 6. : « La terre, le sous-sol, les eaux, les forêts, les usines, les fabriques, les mines de charbon et de minerai, les chemins de fer, les transports par eau et par air, les banques, les PTT, les grandes entreprises agricoles organisées par l’État (sovkhozes, stations de machines et de tracteurs, etc.), ainsi que les entreprises municipales et la masse fondamentale des habitations dans les villes et les agglomérations industrielles sont la propriété de l’État, c’est-à-dire le bien du peuple tout entier. »

[2] C’est ce qui arrive en cas de prohibition ou de planisme excessif, lorsque l’État joue avec le feu de la valeur.

[3] Marx, dans un article publié dans The International Herald, à Londres, le 15 juin 1872, intitulé : « The Nationalization of the Land ».

Laisser un commentaire