1789 Révolution bourgeoise – partie 2


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Bastille

Peu avant le 14 juillet, la bourgeoisie parisienne prit le contrôle des caisses publiques et des centres administratifs parisiens. Elle organisa une résistance militaire en réponse à l’amassement de troupes autour de Paris. Chaque quartier devrait fournir 800 hommes à sa milice bourgeoise, pour un total de 48 000 hommes. Des armes pillées aux Invalides furent distribuées. Elles seraient rendues plus tard sans difficulté grâce à une habile politique de rachat menée par la bourgeoisie. Un autre stock d’armes connu au Luxembourg fut retrouvé vide. On apprit que la Bastille, en plus d’abriter un arsenal, avait ce qui manquait pour utiliser les fusils : des balles et de la poudre… La suite du récit est connue.

Du moins, le récit bourgeois est connu, celui qui consiste à présenter des idiots du peuple venus en masse délivrer les prisonniers à la Bastille, voulant la chute du symbole du despotisme. En réalité, il n’en est rien. Il n’y avait que sept prisonniers à la Bastille. La forteresse jouait le rôle d’un asile autant que d’une prison. Comme nous l’avons vu, les Parisiens cherchaient du matériel militaire. Quoi de mieux qu’un fort pour en trouver ? Ils voulaient aussi faire reculer les canons pointés sur la ville du haut de murs de trente mètres. Par une suite de maladresses, le gouverneur du fort finit par ouvrir le pont-levis, la Bastille fut conquise non sans violences regrettables. Aucun des participants à l’insurrection ne vit dans cette conquête un tournant du conflit. Ainsi vont les hasards de l’histoire… Les victimes furent avant tout des artisans des Faubourgs parisiens. La terreur commençait… Elle serait d’une violence inouïe.

Aux yeux du Roi, la ville semblait perdue, décidée à se défendre, prête à s’autogérer. La province pouvait suivre. N’ayant pas fui… pour le moment, il porta la cocarde à son chapeau le 17 à l’Hôtel de ville dans un retour mitigé, dit les mots qu’il faut dire en ce cas. S’en suivit la capitulation.

La démocratie directe du Comité à Paris se composait essentiellement de la petite bourgeoisie. Elle voulait le pouvoir et l’administration. Elle l’avait. La noblesse quant à elle se sentait menacée, à juste titre. Du côté bourgeois, on redoutait un complot de l’aristocratie. Ainsi, la victoire fut régulièrement souillée par des massacres gratuits et ignobles. Un tribunal devenait nécessaire… C’est une banalité, la loi peut laver des meurtres, car la morale ne possède aucun ancrage. La Terreur ne se privera pas de cette règle. Elle est inexcusable. Le complot de la noblesse, devenu réalité à ce moment-là de l’histoire, aurait gagné à être déjoué d’une manière moins sanglante.

La Révolution se transporta en province. La France se mit à ressembler à une fédération dans laquelle chaque partie s’autoadministrait. Un réseau de « comités ardents » veillait à la bonne discipline des nobles, pour déjouer leurs complots. On allait à son château comme les Parisiens étaient allés à la Bastille, mais surtout pour brûler les parchemins et livres de comptes du féodalisme. Réponse des dominants à ces pillages : des pendaisons de paysans en masse.

La grande peur, c’est la grande peur bourgeoise, la peur de perdre la propriété lucrative si rentable, la peur de voir l’autogestion, le communalisme, le mutualisme s’installer. Les milices bourgeoises voulaient protéger les biens, leurs biens.

Paysans vaches à lait

Revenons sur les paysans. Qui étaient-ils avant la Révolution, eux qui composaient l’essentiel de la population française ? À la fois des hommes libres, parfois propriétaires fonciers, mais aussi des serfs, taxés à fond, vivant sous le joug de la noblesse féodale classique.

La répartition des modes de propriétés était disparate et complexe, défavorable aux paysans proches de villes, de régions de forêt, de marais, et plutôt favorable à ceux des plaines. Une moyenne de 30 % de paysans était propriétaires d’usage dans le pays. N’oublions pas que le clergé et la noblesse détenaient le reste de la propriété foncière, soit l’essentiel. S’en suivit un prolétariat non négligeable, fatalement contraint de travailler gratuitement une partie de son temps pour alimenter les rentes. Fermage et métayage étaient courants. Il existait une constellation de baux en tous sens, destinés à compenser le morcelage des terres et simplifier la division du travail. Pour finir, il existait des journaliers, les brassiers : ceux qui n’ont que leurs bras, assimilables aux microtravailleurs contemporains. Bien sûr, mille nuances et combinaisons étaient possibles entre ces conditions.

La majorité des paysans parvenait difficilement à nourrir une famille avec les terres de leur domaine. Les techniques agricoles peu intensives et les découpages mal pensés n’aidaient pas : les terres produisaient peu. Les « feudistes », des juristes payés par les nobles de province fouillaient dans les parchemins pour retrouver des actes anciens et légaliser la mise en clôture de champs soumis autrefois à la veine pâture. Autrement dit : instaurer de nouvelles barrières de péage.

Ajoutez à cela un accroissement de la population, l’ouragan dévastateur du 13 juillet 1788, une crise du vin, et vous trouvez un pays à la limite de la famine. C’est la crise agraire. Lorsque de misérables travailleurs étaient chassés des propriétés foncières lucratives, ces derniers allaient parfois jusqu’à l’incendie, au meurtre. On ne protestera jamais assez contre la dramaturgie consubstantielle à la propriété privée lucrative… Un vrai problème de répartition des ressources nuisait à la paix sociale, lié à de piètres techniques de production agricole. Lorsqu’un métayage vous obligeait à donner la moitié de votre récolte ou de votre troupeau, que restait-il de votre travail ? Les privilèges de la noblesse et la différence devant l’impôt exerçaient une colère irrésistible sur la paysannerie.

La dîme perçue par le clergé, puis les droits seigneuriaux, redevances en tous genres, franc-fief, droits de chasse, de pêche, de marché, de colombier, de garenne, de garde, de routes, péages divers, terminaient d’exaspérer le paysan. Ce n’est pas tout : les banalités de four, moulin, pressoir et autres monopoles imposés nuisaient à l’autonomie. Ce chantage à la reproduction matérielle nous replace dans le présent. Doit-on parler des droits de justice et de police exercés par les seigneurs, pouvant mener à des condamnations à mort ? Tout ça parce qu’ils sont nés dans la bonne famille, parce qu’ils ont hérité sans travailler…

N’oublions pas les Parisiens, citadins enfermés derrière un mur de 3m 50 de haut percés de 54 « barrières ». Pourquoi cela ? La peur des envahisseurs ? Non : pour que les fermiers généraux, sorte de banquiers privés chargés de fournir de l’argent au Roi, puissent s’assurer du paiement du droit d’octroi sur les marchandises entrantes. Des douanes au beau milieu du pays : voilà comment on extorquait la population. Ce chantage, pour ne pas dire ce racket, rapportait trente millions par an aux fermiers généraux. Ils en redonnaient peut-être quinze au Roi. Ce genre d’entourloupe est malheureusement un classique de la féodalité.

Les Droits

Parlons de ces droits, qui ont été rédigés comme une opération marketing visant à produire en urgence un « catéchisme national ». Autrement dit, un récit fédérateur. L’opération était indispensable pour renverser la féodalité classique, basée sur les lois du sang principalement, pour abolir les ordres et les privilèges. L’accélération du processus d’abolition des privilèges visait aussi à calmer l’agitation provinciale et la paranoïa généralisée menant à une insécurité terrible. On avait besoin de la validation du roi concernant la légitimité de l’Assemblée, mais aussi pour apaiser les puissances étrangères. Ainsi était-il couvert d’éloges. Les révolutionnaires ne pouvaient néanmoins pas demander au roi de recourir à l’armée, car cela aurait entraîné leur perte à coup sûr.

Cela ne signifie pas que le peuple était favorable à l’instauration du régime marchand qui découlera de l’abolition des privilèges. D’ailleurs, nous l’avons dit, personne n’avait idée des nouveaux servages en gestation. La paysannerie voulait avant tout une régulation des prix, du commerce des grains, moins de taxes. Comme aujourd’hui, la masse des locataires n’avait pas spécialement de revendication sur les droits de propriété lucrative, en tant que droits. Elle demandait juste de vivre dignement, pas de renverser l’ordre de la domination.

D’ailleurs, parmi la bourgeoisie, on trouvait toujours un orateur pour dire que la suppression des droits féodaux revenait à porter atteinte au droit de propriété. La Déclaration des droits sacralisera même le droit de propriété, le rendra « inviolable ». On en trouve toujours pour utiliser ce vieil argument féodal. Au nom du respect du droit de propriété, nous devrions accepter tous les servages, les bas salaires, les loyers fous, l’argent hors de prix. Les dominants hésitent rarement à brandir la menace de l’utilisation de la « violence légitime » pour défendre le droit sacré des propriétaires lucratifs à voler du travail, à facturer leurs dettes à leurs locataires, puis à transmettre ces gains illégitimes à leurs héritiers. Ces gens-là méritent-ils les droits de propriété ? Sont-ils les gestionnaires éclairés, des guides prétendument visionnaires ? Non, ils agissent souvent n’importe comment, en dépit de l’intérêt général, de la paix, du libéralisme dont ils se gargarisent. C’est mal utiliser les richesses de leur laisser la propriété.

Supposons d’ailleurs la chose suivante : voler du travail à ceux qui sont contraints d’accepter le contrat féodal, les salariés, les locataires, n’est-ce pas abuser de leur position de faiblesse ? Or, l’abus de faiblesse n’est-il pas illégal, condamnable ? Loi contre loi ; laquelle mérite de l’emporter sur l’autre ? Autre point, « le droit de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie » est-il respecté lorsqu’on s’acquitte d’une rente, lorsqu’on travaille gratuitement une partie de son temps comme c’est le cas dans le capitalisme, variante féodale moderne ? Lançons le débat…

Finalement, dans la nuit du 4 aout, les privilèges furent abolis sans contrepartie. Les nobles tentèrent d’abord de vendre leurs droits ! Tiens donc… Ils avaient racketté durant mille ans la plèbe, et réclamaient un dédommagement équivalent à trente ans de rente pour cesser d’abuser illégalement de leur position dominante… Le 19 juin 1790, la noblesse héréditaire fut abolie. Son sort était réglé. La minorité dominante pouvait changer de main. En 91, la bourgeoisie renouvellerait l’interdiction des « coalitions » ouvrières, donc les grèves et les associations en syndicat. L’armée de travailleurs irait au pas, selon les désirs de ses maîtres. C’est toujours le cas.

Au passage, on clarifiait ce qui relevait de l’impôt, donc de la dépense commune, des rentes personnelles, car la féodalité était noyée dans une complexité sans nom, avec des particularismes locaux à n’en plus finir. Finalement, ce qui distinguait la noblesse de la bourgeoisie fut aboli. L’unité nationale naissait tout de même. Avec elle, la Nation.

Si les hommes pouvaient désormais naitre libres et égaux en droits, devant la loi, ils ne naitraient pas libres et égaux en patrimoine, en force de domination. Ainsi, les déshérités n’auraient-ils rien à réclamer à qui que ce soit. La loi sanctuariserait la propriété patrimoniale lucrative, la récolte du surtravail. L’égalité dans ces conditions resterait toujours un concept lointain, bien relatif. Ajoutons à ce tableau noir que l’origine des grandes fortunes est presque toujours scandaleuse et nous retrouvons le néoféodalisme.

Égalité ?

Puisque nous y sommes, parlons d’égalité. On parle d’égalité non pas au sens strict, car les humains sont différents, mais d’égalité devant les droits dits « naturels ». Mais qui définit les droits naturels, sinon la société et ses règles, donc, autre chose que la nature ? Les droits des paysans étaient-il les mêmes que les droits d’un bourgeois ? Les droits d’un smicard sont-ils égaux aux droits d’un milliardaire ? Doit-on parler du droit d’entreprendre, conditionné à l’apport d’argent, donc antidémocratique ?

Au nom de la science et du progrès, la bourgeoisie postrévolutionnaire a cherché à conforter les thèses de Mandeville, Smith puis Ricardo sur la naturalisation d’une pauvreté irréductible dont les riches ne sont pas responsables, pour laquelle ils n’ont pas à intervenir. Pire, on trouvera plus tard un leitmotiv insultant dans la mythologie capitaliste : celui du milliardaire philanthrope… Oxymore parfait !

Ce grossier raisonnement nie l’origine sociale de la domination, cause première et mécanique de la pauvreté. Il conforte la vision voltairienne du grand nombre guidé par le petit, nourri par lui… Le despotisme éclairé. Il suppose que le vice des élites et leur mercantilisme servent la cause générale… Les efforts colossaux fournis par les dominants pour inculquer le catéchisme néoféodal on finit par payer.

La loi, donc la morale de ceux qui l’écrivent, obtient dans les Droits un statut quasi divin. Pour l’occasion, les opposants à la morale dominante deviennent des hérétiques…, justiciables, condamnables. Si la loi devient sacrée, alors qu’elle est une chose artificielle, une création humaine subjective par essence, alors la société risque de sombrer dans les pires dominations. Le point Godwin semble atteint…

L’égalité en droit sera donc fiscale et devant la loi. Trop peu pour bouleverser l’ordre néoféodal, celui de la bourgeoisie qui prendra le pouvoir. On commence par dire que tout citoyen peut participer à l’écriture de la loi, expression de la volonté générale, puis on imagine l’élection de représentants. En 1791, la Constitution se trouva-t-elle ratifiée par le vote populaire ? Non…

L’association politique devient possible, certes, mais ceux qui ne récoltent pas de surtravail manquent du temps libre offert par ce dernier. Ils sont trop pauvres pour avoir la politique en loisir. On voit rapidement que ce sont les propriétaires privés lucratifs qui deviendront les « représentants ». Représentants de leurs intérêts… Nous sommes très loin de l’expression de la volonté générale. La réélection périodique offre des longueurs de temps nécessaires à mettre à exécution des projets politiques sans contrôle. La sanction des urnes est l’argument ridicule avancé par les ennemis de la démocratie directe. On peut le balayer en disant qu’il suffit de changer le représentant à chaque élection tout en formulant de nouvelles promesses pour donner l’illusion du changement, puis d’appliquer les anciens programmes une fois le chèque en blanc du mandat représentatif obtenu.

La bourgeoisie n’oublia pas d’ajouter l’égalité en devoirs à l’égalité en droits.

Quels sont ces devoirs sinon de respecter la loi écrite par les « représentants » de la bourgeoisie, accepter la légalisation du louage ? Ou encore de se laisser embaucher sans résistance, sans chercher à devenir propriétaires de l’outil de travail ?

Dans le contexte de l’époque, une féodalité écrasante et foncièrement injuste, la Révolution aura significativement amélioré les droits des moins fortunés, c’est indéniable. Mais elle aura aussi libéré la place aux bourgeois, sans qu’on soupçonne à l’époque à quel point ils remplaceraient la noblesse tant détestée.

Ce qui frappe, c’est la redondance du processus de revendication contre les taxes et la vie chère, sa transformation en chute pure et simple des privilèges outranciers de l’aristocratie. Le parallèle avec le présent, tout anachronisme considéré, se retrouve dans la revendication similaire et un contexte proche. Baisse du pouvoir d’achat, oligarchie décomplexée et sans éthique, surtravail empêchant l’émancipation, formaient un triptyque déclencheur : c’est toujours le cas. L’oligarchie, désormais incarnée par la myriade de propriétaires lucratifs qui la gouvernent, réclame aux États des dommages et intérêts lorsqu’elle se trouve contrariée dans ses explorations rentières. Il n’y a plus d’égalité devant la loi, alors que c’était la principale avancée sociale de la Révolution.

Les salariés, qui forment l’essentiel des actifs, fournissent le pouvoir d’investissement qu’ils perdent. C’est un jeu de vases communicants. La liberté appelle donc le principe égalitaire, car les deux notions sont reliées. Lorsqu’on mesure l’écart existant entre le Français le plus riche et la masse populaire, on ne peut plus accepter de laisser écrire « égalité » sur les frontons des mairies et les écoles, ne serait-ce que pour l’exemple, même si la répartition de la richesse en France est plus égalitaire que dans beaucoup de pays.

L’égalité devant le droit ne suffit plus, car le droit actuel produit trop d’inégalités. L’économie néoféodale se constitue en nation dans la nation. Elle a ses bastions, ses forteresses mentales, son récit bien rodé. Cependant, l’idée d’un complot aristocratique parait farfelue, pour la raison simple que la classe moyenne joue double jeu en étant à la fois soumise aux rentes et capable d’en récolter sur les plus pauvres. C’est une des raisons pour laquelle les Français protestent contre les taxes au lieu de demander à devenir propriétaires d’usage. On le voit donc : même la classe moyenne aspire à la bourgeoisie, cherche à voler du travail en faisant rembourser le crédit de son petit studio loué à plus pauvre qu’elle. Sauf que, dans un système pyramidal, qui subit en plus une contraction énergétique et matérielle, ce scénario ne tiendra pas. Comme l’expliquait Aristote dans sa Politique, l’État-nation ne peut exister sans une place de choix pour la classe moyenne. Or, dans un système néoféodal, la classe moyenne mourra avec la baisse de l’intensité du minage de la nature. L’égalité devant la propriété reste donc la seule possibilité de contrer ce scénario catastrophe.

Le peuple ne peut pas disposer de lui-même sans maîtriser le travail, sans participer activement à l’élaboration des lois. La révolution juridique des arrêtés du 4 aout 1789, combinée à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, a tout de même permis une avancée juridique considérable. C’est un changement profond, mais insuffisant. L’universalisation de la propriété d’usage, du mutualisme, combinée à une démocratie pénétrant le cœur de l’entreprise, donc le travail, permettra de dépasser les défis du présent. Peut-on appeler cela une révolution ? Pas vraiment puisque la révolution sous-entend le retour à la case départ.

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