Le capitalisme n’existe pas


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Pour commencer, éliminons de nos têtes une vieille idée reçue en précisant que le capitalisme n’a pas le monopole du capital. Pour cause, tous les régimes économiques se basent sur le capital, puisque celui-ci n’est jamais rien d’autre qu’une forme cristallisée de travail humain. Dire que le collectivisme, le mutualisme, le socialisme ou tout autre mode de production se passent de capital, reviendrait à nier leur besoin et leur capacité de cristalliser le travail humain. Or, tout système économique se base sur l’échange du travail humain, cristallisé dans la marchandise, autre nom du capital. Qu’il soit fixe ou circulant n’a aucune importance, puisqu’il finira détruit par la consommation. Le capital restera toujours la désignation d’une marchandise en attente de sa destruction par la consommation. Lorsque la consommation du travail est instantanée, aucun capital ne se constitue. Tout cela n’a rien à voir avec le capitalisme, ces phénomènes sont universels.

Alors, qu’est-ce qui différencie le capitalisme des autres régimes ? Pour le savoir, il faut se rappeler que le mode de propriété agit sur la répartition sociale de la valeur produite par le travail. Le capitalisme se base entièrement sur la délégation de l’usage de la propriété. Autrement dit, les propriétaires étant physiquement et mentalement incapables de mobiliser leur patrimoine trop vaste, vont en déléguer l’usage à des locataires. En effet, un porteur de titre ne produit rien, et la production saurait facilement se passer de lui ; le propriétaire d’un logement loué ne l’habite pas ; un banquier délègue la dépense de l’argent qu’il prête, etc.

Seulement, cette définition ne serait pas complète sans ajouter une notion fondamentale : le surtravail. Pour la comprendre, une seule question suffit : pourquoi un propriétaire perdrait-il son temps et son argent à acquérir et gérer des propriétés qu’il n’a pas la capacité de mobiliser lui-même ? C’est vrai, nous pourrions penser que dans ces circonstances, la propriété n’est qu’une charge dont il vaudrait mieux se débarrasser. Mais la réponse subtile à cette question se trouve dans le détail suivant : le propriétaire conserve sa propriété car il tire une rente du travail de son locataire. Ainsi, la délégation de l’usage rend la propriété « lucrative », et dans ce cas précis, le capital sert le capitalisme.

Les économistes de l’école classique n’ont jamais caché cette orientation politique. Dans la lignée d’Adam Smith, Thomas Malthus nous dévoile cette mécanique de domination. Il dit : « la règle est de n’employer jamais un ouvrier sur le sol, s’il ne produit pas plus que la valeur de son salaire. »[1]. Peut-on être plus clair ? Le locataire ne percevra jamais la totalité du fruit de son travail, et la différence : la rente, enrichira le propriétaire lucratif. Cherchez le sens du ruissellement… Ricardo, ou plus tardivement et plus indirectement Keynes, restent dans cette logique de naturalisation de la domination par le bief de la propriété lucrative, maladroitement nommée capitalisme. Ils font du capitalisme un phénomène cosmique, une loi contre laquelle l’humanité ne saurait s’imposer. Pourtant la propriété lucrative n’a rien de naturel, elle est une construction sociale particulièrement injuste et inégalitaire. La pensée dominante du monde actuel, qui croit dur comme fer à la naturalité de la propriété lucrative, ne cesse de tenter de nous faire croire que le mutualisme n’est qu’une utopie irréalisable. Qu’on le veuille ou non, la nature humaine produirait spontanément des dominants et des dominés, des premiers de cordée, des bergers pour guider les moutons du peuple, trop bêtes, pas assez humains pour trouver leur chemin.

Cette pensée s’inscrit dans la droite ligne inégalitaire de la monarchie, puis du capitalisme anglais de la révolution industrielle, portée et diffusée à présent par les États-Unis d’Amérique. Or, nous sommes français, et la France est un des rares pays qui prône l’égalité. Seulement, nous ferions mieux de prendre nos distances avec l’ordre social des économistes classiques si nous voulons un jour y parvenir, en commençant par réfléchir à la façon dont on devient dominant, ou dominé. Car les inégalités, ne sortent pas d’un chapeau, elles se construisent, et la propriété lucrative en porte une lourde responsabilité.

Révolte luddite

Ajoutons aussi que la logique assumée de ponctionner du travail aux locataires, si elle n’est freinée par aucun obstacle, mène indubitablement à une concentration de la richesse telle, que le système productif finit par s’effondrer sous les ruines de la pauvreté des travailleurs. Par exemple, les maladies des locataires affamés peuvent toucher les riches et les tuer, comme ce fut le cas en Angleterre au XIXe siècle lorsque diphtérie et choléra sortirent des ghettos ouvriers pour atteindre les paisibles demeures bourgeoises. L’accumulation capitaliste peut aussi, si on ne la freine pas, enrager les locataires et les mener à toutes sortes de rébellions, qui détruiront d’une manière ou d’une autre la rente, mettant fin au système lucratif.

Mais jusqu’où faut-il laisser l’accumulation se produire pour arriver à l’auto-effondrement ? On voit aujourd’hui que les fortunes mondiales agissent sur la société comme des trous noirs en aspirant le surtravail derrière un horizon sans retour[2]. Elles grossissent, grossissent, accumulent des sommes tellement importantes qu’on peut sans exagération les déclarer perdues pour l’humanité. Pourtant, le système ne s’auto-effondre pas. Des millions de locataires auront travaillé gratuitement, versé la rente pour rien. En comparaison, les Seigneurs du Moyen Âge ou les maîtres des cités antiques étaient de piètres voleurs. Car la réalité du capitalisme restera toujours une réalité féodale, rien de plus. C’est un système qui entretient un servage entre membres de la société, liés entre eux par un contrat de féodalité.

Seulement, si le serf ou l’ouvrier pouvaient voir et s’offusquer du château de leurs maîtres, la financiarisation des fortunes a rendu l’accumulation invisible et lointaine, c’est une des explications du retardement de l’auto-effondrement, mais pas la seule. Le phénomène de diffusion, parfaitement compris et utilisé par les propriétaires lucratifs, rend toute rébellion incroyablement compliquée. Pour cause, il faut une coordination sans failles des locataires dans l’acte rebelle, que l’usine rendait accessible à une minorité en colère, mais que la propriété lucrative moderne ne permet plus. Là où le tisserand seul pouvait casser les machines avec Enoch, le marteau mythique, un salarié de sous-traitant, un livreur de plateforme, l’endetté ne peuvent rien détruire de la propriété lucrative, car l’outil de travail est trop diffus. Mais ce détail ne change rien, car il arrivera toujours un moment à partir duquel les dominés trouveront un moyen de se faire entendre.

En l’absence de régulation, l’effet boule de neige, ou d’accumulation, finirait par produire un seul et unique propriétaire de tous les outils de production, dominant à lui seul le reste de l’humanité. Voici un premier point qui nous indique que le capitalisme n’existe pas seul : il est tellement inégalitaire par essence qu’il a besoin d’un frein légal à l’accumulation pour ne pas s’autodétruire. C’est un système instable et dangereux par nature, qui a besoin de régulations pour survivre, ce qu’ont bien compris les néolibéraux.

Mais ce n’est pas tout, lorsqu’on décrypte plus en détail le fonctionnement de la propriété lucrative, il parait de plus en plus évident qu’elle a besoin d’une autre béquille, et non des moindres pour survivre : la part socialiste du régime hybride, sans laquelle les entreprises lucratives verraient leur prospérité réduite à néant. 

Du socialisme dans le capitalisme ? cela parait incroyable ; mais qui voudra le voir le verra.

Alors où se trouve ce socialisme si bien caché, puisque la redistribution des richesses semble figée dans un rapport extrêmement favorable aux propriétaires lucratifs ? Pour l’apercevoir, rien ne sert d’aller chercher dans un quelconque privilège qu’on laisserait aux plus démunis, non, il faut aller chercher dans ce qui permet aux propriétaires lucratifs de poursuivre leur chemin de domination : la socialisation des externalités négatives.

Les « externalités négatives » sont pour une entreprise lucrative, des coûts qu’elle ne saurait supporter en restant lucrative. Dit autrement, pour qu’une entreprise reste lucrative, c’est-à-dire qu’elle réussisse à ponctionner du surtravail aux locataires, elle doit trouver un moyen de se débarrasser de tout ce qui nuit à la rente, car la rente est sa raison d’être. C’est d’ailleurs un des constats les plus alarmants de notre société : le moteur de la création d’entreprises n’est pas un besoin social à combler, mais le désir de récolter une rente. Comme si le monde se réduisait à une chaîne de domination qu’il faudrait arpenter sans cesse, en cherchant par tous les moyens à louer à plus pauvre que soi.

Le mutualisme de la propriété d’usage redéfinit le sens profond de la production, il part des besoins pour créer le désir d’entreprendre. Ce détail le sépare d’un fossé du monde lucratif, et nous permet de produire non plus pour qu’une minorité obtienne une rente, mais parce qu’on a un besoin social de reproduction matérielle à combler. Or, pour la propriété lucrative, le besoin social n’est jamais qu’une ressource à exploiter, comme on exploite le charbon ou le pétrole, dans une logique minière de jouissance à effets négatifs. Satisfaire un besoin social (collectif) par une production n’a jamais été une fin dans le régime lucratif, car la production n’est qu’un moyen de parvenir à ce que recherche tout propriétaire lucratif : la rente.

Martelons que la rente est la condition sine qua non de toute entreprise lucrative.

D’ailleurs, dès qu’il n’y a plus de rente à tirer, les entreprises lucratives s’empressent de cesser leurs activités, laissant en héritage des externalités négatives physiques (friches industrielles, pollutions diverses, ressources épuisées), et des externalités négatives sociales avec le licenciement économique des locataires de l’outil de travail : ceux qui ont surtravaillé pour rendre l’entreprise lucrative.

La part socialiste du régime hybride se chargera de gérer les problèmes non rentables. Elle financera, puis reclassera les anciens travailleurs. Elle renflouera les faillites des rentiers trop gourmands. Elle soignera les maladies professionnelles qui se déclareront des années après une activité. Elle détruira les bâtiments abandonnés, dépolluera les terrains pour les rendre à nouveau rentables, et recommencer cycle de la domination avec une nouvelle génération de travailleurs, pas encore malades, dans le besoin, corvéables à merci. Doit-on préciser que l’argent de la part socialisée du régime provient essentiellement du travail des locataires ? De ce fait, les travailleurs entretiennent deux fois la survie du capitalisme : une première fois avec la rente, et une seconde fois pour socialiser les externalités négatives : et on s’étonne qu’ils soient pauvre.

La part socialiste du régime hybride nous prouve à nouveau que le capitalisme seul n’existe pas. Il ne peut survivre sans une assurance-vie financée par les travailleurs, qui lui offrira les conditions propices à la récolte de la rente, les conditions propices à la féodalité. Ainsi, le système s’entretient, et les travailleurs piégés ne peuvent sortir de l’aliénation.

Mais revenons aux externalités négatives : la propriété lucrative, en ayant délégué la propriété à des locataires, a éloigné le propriétaire lucratif des dangers et des problématiques concrètes de la production : il ne produit pas, il gère et récolte le surtravail : no skin in the game, dirait un anglophone. De cette manière, la souffrance des travailleurs, en dehors de quelques considérations emphatiques, lui importe peu d’autant que les gains incessants de productivité par les machines qui aggravent notre bilan écologique, permettent de rendre le travailleur remplaçable, et que la mondialisation a atomisé les travailleurs sur toute la surface du globe. La part socialiste du régime lucratif « gère » avec l’argent des travailleurs, tout ce qui n’intéresse pas la propriété lucrative, elle éduque et garde les enfants pour libérer les parents au travail (phénomène mis en évidence pendant l’épidémie de Covid 19), elle construit et entretient les routes sur lesquelles on ne peut physiquement installer des barrières de péage, elle maintient en état de travailler les potentiels locataires en attente de louage (les chômeurs), etc.

Ainsi, nous pouvons conclure que le capitalisme tel qu’on nous le décrit, à l’état naturel, n’existe pas, car son instabilité structurelle lui impose des béquilles de compensation : régulations et socialisation des externalités négatives. Même s’il domine la reproduction matérielle depuis deux siècles, les régulations qui l’ont maintenu en vie seront rattrapées par l’épuisement du potentiel de travail des ressources, mais c’est un autre sujet. Le jour où la rente aura disparu, et elle disparaîtra, nous passerons naturellement à la propriété d’usage. Seulement, doit-on attendre ce point critique pour changer notre mode de répartition de la valeur du travail ?


[1] Thomas Malthus, Essai sur le principe de population.

[2] Thomas Piketty : « Entre 2010 et 2021, les 500 plus grandes fortunes françaises sont passées, d’après le magazine Challenges (peu suspect de gauchisme), de 200 milliards à près de 1 000 milliards, c’est-à-dire de 10 % du PIB à près de 50 % du PIB. », Chronique pour le journal Le Monde, 7 mai 2022.


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