Les institutions

Livre II – Le système de propriété d’usage

Partie 3 – Moteurs d’une mobilisation favorable


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Une puissance d’agir dominante résulte toujours de la capacité d’un bataillon passionnel à tirer profit de ce que nous appellerons les institutions, dans une forme de constellation. L’économiste tire profit de l’institution « monnaie » par exemple, ou le politicien tire profit de l’institution « État », l’actionnaire de l’institution « bourse », le propriétaire de presse de l’institution « média ». La puissance d’agir d’un bataillon passionnel n’a aucun rapport avec le nombre de ses membres. La loi de la majorité se produit dans une configuration particulière où le bataillon passionnel représente plus de 50 % de la somme des membres de la communauté : un cas rare. Une étroite minorité porte souvent les passions acceptées de gré ou de force par le reste de la communauté. L’ordre néolibéral offre un exemple de passion portée par une très courte minorité, et subie par la majeure partie du monde. Pour cause, il maîtrise les ressources sur lesquelles la majorité n’a aucune prise, nous l’avons vu, les institutions : principalement l’État. Comme les institutions vivent du crédit qu’on leur accorde — et ne sont d’ailleurs rien d’autre que la matérialisation d’une reconnaissance des affects communs d’un corps social —, les maîtriser, c’est tirer à soi la puissance d’agir dominante. Quelles sont-elles en détail ? texte constitutionnel, codes, loi, monnaie, bourse, justice, police, armée, école, université, recherche, médias[1]

Ces institutions figurant comme de simples croyances partagées, sans forme définitive, toujours soumises à évolution, n’existent que parce que le corps social y croit. Or, si perdre la foi, c’est perdre tout le crédit de sa religion : c’est la croyance partagée qui offre sa force d’agrégation à l’institution. Ne plus y croire, ne plus accorder de crédit à l’institution : c’est la destituer. Après tout, la monnaie par exemple n’est qu’un rapport de confiance, le papier imprimé des billets ne vaut rien en soi. Il n’a de valeur qu’à travers la croyance et la confiance commune dans la valeur de la monnaie ; et lorsqu’une monnaie s’effondre, sa banque centrale avec, cela ne représente rien d’autre qu’une crise de confiance, une crise de foi. On pourrait extrapoler le principe institutionnel aux marchés financiers, à la loi, à l’école, aux médias… De plus, les institutions évoluant dans le temps et l’espace, on ne peut jamais les décrire mieux qu’en prenant un cliché, de manière instantanée : ce qui ouvre la porte à des possibilités infinies de redéfinition, et détruit définitivement l’idée qu’une institution soit irrévocable. Comme pour nos processus vitaux, les institutions évoluent selon le cycle du vivant. C’est pourquoi tous les concepts aujourd’hui jugés moralement inacceptable ont connu un moment durant lequel une institution les créditait de vertu. Viol, crime, pédophilie, inceste et autres rapports sociaux condamnés sévèrement par la loi aujourd’hui, ont historiquement connu un moment de légalité, voire de crédit dans certaines sociétés humaines évanouies. La puissance d’agir dominante possède le moyen de rendre normatives les institutions subjectives créées par et pour elle. Celui qui cherche une forme d’objectivité dans les institutions ne trouvera rien, puisque leur position s’ancre sur des valeurs morales, une quête (très relative) du « bien ». Encore une fois, l’institution d’une société durable devra agir au nom de la faveur et non de la morale : voilà un paradigme qui aura du mal à changer.

Pour se matérialiser, la propriété d’usage aura besoin d’institutions. En ce sens, elle s’éloigne du rêve anarchique de Proudhon, car la violence inhérente à tous les rapports sociaux impose de développer un moyen de la réguler. Le monde de l’usage n’est pas un paradis terrestre dans lequel les défauts humains auraient disparu, et cette contrainte de la plus haute importance doit nous obliger à réfléchir à une forme institutionnelle qui limite la violence sous toutes ses formes. Cependant, la loi de l’usage, parce qu’elle interdit le détournement du travail d’autrui, limite la puissance économique directe de chaque individu, et le soumet par nature à des sphères mutualisées qui bouleversent les rapports de forces. Au niveau économique, les grands collectifs remplacent les quelques milliardaires prophètes, et doivent s’accommoder d’une démocratie à l’image d’un monde économique égalitaire. Les grandes visions politiques et les luttes prennent une dimension partagée, logiquement reliée à la loi de l’usage.

Dans ce contexte, les institutions ne peuvent totalement rester centrales. L’implication dans le travail abstrait des travailleurs les incluant de facto dans une forme d’action politique, force logiquement à constituer une organisation politique adaptée à cette situation. Rien n’interdit une certaine dose de hiérarchie dans les rapports entre les individus, et l’erreur de penser que le mutualisme revient à raser les échelons hiérarchiques d’une société revient souvent, alors qu’il ne contredit à aucun moment cette possibilité. Le corps social décidera lui-même de distiller plus ou moins le pouvoir entre les échelons de la hiérarchie, d’après que ce que dira la loi écrite pour lui. Seulement, la distribution du travail abstrait pourra enfin concrétiser le politique dans sa forme sublime, à savoir une diffusion profonde entre les membres de la société, une puissance d’agir beaucoup mieux diffusée que dans tous les régimes précédents.


Notes

[1] On voit déjà apparaître l’État comme forme d’institution principale, puisqu’il rafle d’office les éléments régaliens.

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