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La puissance d’agir dominante

Livre II – Le système de propriété d’usage

Partie 3 – Moteurs d’une mobilisation favorable



Maintenant que nous avons dégrossi quelques impasses du régime hybride, nous pouvons d’ores et déjà réfléchir aux forces qui régissent une société. Nous les appellerons les puissances d’agir. Agir pour changer les rapports de domination, la répartition des rôles, la construction des règles à venir, les grandes orientations, certes, mais par qui et comment ? Vous souvenez-vous avoir joué au tir à la corde dans votre enfance ? Ce jeu dont la règle simple consiste à éloigner un nœud de son point de départ en opposant deux équipes qui tirent en sens opposé, dont l’intérêt est précisément contraire. Les dossards jaunes veulent tirer à droite, les violets à gauche. Tous combinent leurs efforts pour faire bouger le nœud et remporter la manche. C’est exactement cette illustration que nous allons utiliser pour matérialiser la puissance d’agir dominante.

Supposons qu’il existe une force résultante de la puissance d’agir de tous les acteurs d’une société. Pour cela il faut modéliser la puissance d’agir de chacun de ces acteurs, et en calculer la résultante, comme l’arbitre observe le nœud bouger dans le tir à la corde. Cette résultante indiquera le camp dominant du processus d’évolution sociale. Le résultat ne sera pas binaire, mais bien orienté en faveur d’un mélange d’acteurs. 

Commençons simplement par l’hypothèse que dans la sphère de la société humaine, il existe trois vecteurs principaux d’action sur le monde, trois puissances d’agir : sociale, institutionnelle et économique. La valeur que l’on attribue à chacun de ces vecteurs reflète sa puissance d’agir propre. Il va de soi que ces trois notions sont interdépendantes, c’est-à-dire qu’elles agissent chacune sur le futur de l’autre. L’économie agit sur le social, l’institutionnel agit sur l’économique, le social agit sur l’institutionnel. Les directions de ces puissances d’actions sont réparties dans l’espace, jamais colinéaires. Le résultat du positionnement correspond à la somme vectorielle des trois. On pourrait décupler le nombre de vecteurs, mais trois suffisent à comprendre le principe de la puissance d’agir dominante.

Simplifier à trois forces demande toutefois quelques précisions : 

Précisons que les trois puissances d’agir peuvent user potentiellement de tous les moyens, des plus pacifiques et légaux, aux plus violents et illégaux. J’insiste sur la dispense réalisée ici de juger du bienfondé de chaque puissance d’agir, mais de se contenter d’en calculer la résultante et de définir les angles d’opposition, c’est-à-dire, formaliser la domination dans l’action. Voyons cela par des exemples.

Figure 14 – Puissance d’agir dominante – exemple à l’équilibre – Somme vectorielle nulle : la société n’est dominée par aucune puissance d’agir.

Commençons par un premier cas d’équilibre où la puissance d’agir de nos trois vecteurs est identique en norme : la somme vectorielle, c’est-à-dire la mise bout à bout des trois puissances d’agir, est nulle. Le nœud du tir à la corde ne bouge pas : il reste au centre des trois équipes. La société n’est dominée par aucune puissance d’agir propre, elle est équilibrée. Il n’y a pas de puissance d’agir dominante, c’est le cas idéal. Cela ne signifie pas que la société soit immobile, bien au contraire : il faut simplement comprendre ce résultat comme un moment d’absence de domination.

Figure 15 – Puissance d’agir dominante – exemple favorable à la puissance d’agir économique – La somme vectorielle pointe dans une direction favorable à la puissance d’agir économique.

Continuons par un autre exemple plus arbitraire dans lequel les puissances d’agir politique et sociale sont fortement affaiblies. La somme vectorielle des puissances d’agir n’est plus nulle, c’est l’économie, et dans une moindre mesure l’institutionnel qui détiennent la résultante, donc la domination de la puissance d’agir, et font évoluer la société vers des choix qui leur sont favorables. C’est le cas des démocraties occidentales au début du XXIe siècle, dans lesquelles les puissances financières participent à l’écriture des lois, exercent le chantage à l’emploi, financent des campagnes électorales, placent leurs candidats à grands renforts d’achat de médias et de moyens de communication. La propriété lucrative domine la société, et casse les jambes de la puissance d’agir sociale, bonnes à pédaler pour enrichir le capital : à motoriser la rente par la force de travail. Elle individualise les faibles pour mieux les exploiter, les berce dans l’illusion du choix des urnes, par les chèques en blanc de la démocratie représentative. Le peuple tué dans son initiative par cette puissance d’agir dominante, se voit contraint à la résignation. En effet, au moindre signe de contestation de la puissance d’agir dominante, celle-ci n’hésite pas à déployer ses compagnies de police, à montrer leur arsenal militaire dans les médias comme une mise en garde, à éborgner, arracher des mains, puis terminer le travail en lançant quelques pièces dans la foule. Le jour suivant, les locataires retournent s’employer vers les propriétaires lucratifs et l’ordre social féodal se poursuit.

Nous voyons donc les interactions entre ces puissances d’agir, et nous devons ajouter une dimension dynamique de la puissance d’agir dominante. Celle-ci peut évoluer dans le temps plus ou moins rapidement. Imaginons qu’une énième crise économique survienne dans notre société schématique du deuxième exemple. L’effondrement de la puissance économique va de facto déplacer la direction et la force de la puissance d’agir dominante. Imaginons plusieurs scenarii : 

Ce qu’il convient de montrer ici, c’est l’aspect vectoriel de la somme pour définir la puissance d’agir. La somme vectorielle est très différente de la somme algébrique, puisque dans ce cas, l’addition de trois forces positives peut donner un résultat nul. Notre schéma agit comme un instrument de mesure qui indique la puissance d’agir dominante. Il évolue dans le temps, son dynamisme indique des modifications structurelles importantes. Cet outil demande pour son utilisation un détail précis dans la définition et la norme (au sens vectoriel) des puissances d’agir. 

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