La production d’un nouveau type humain

Livre II – Le système de propriété d’usage

Partie 3 – Moteurs d’une mobilisation favorable


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J’ai déjà posé les jalons de la consommation de masse, colonne vertébrale du capital, ayant pour seule utilité l’évitement des crises de surproduction. Car nous l’avons vu, la course à la productivité, donc à la rente maximale, a pour conséquence l’augmentation incontrôlable de la production. Or, cette [sur]production demande à s’écouler sur le marché : c’est une question de survie pour le capital. Si tel n’est pas le cas, l’accumulation d’invendus empêche le remboursement de l’avance sur le travail, la dette : s’ensuit la faillite, le chômage, la crise perpétuelle. La baisse des prix obtenue par le gain de productivité serait une nouvelle positive si elle n’avait pour conséquence d’appauvrir le travailleur. Marx : « L’expansibilité immense et intermittente du système de fabrique jointe à sa dépendance du marché universel, enfante nécessairement une production fiévreuse suivie d’un encombrement des marchés dont la contraction amène à la paralysie. »[1]. On connaît le talent verbal des néolibéraux, toujours blancs comme la colombe, toujours victimes et malheureusement obligés d’agir sous forme de : « revalorisation salariale » [sic], soit la baisse des salaires au-dessous du prix de la force de travail ; avec des plans de « restructuration » [sic], soit le licenciement et la fermeture de site. C’est le paradoxe du capital de créer la misère en baissant tous les prix, à l’exception de la rente.

Résumons : la propriété lucrative doit nécessairement écouler sa surproduction perpétuelle, sinon, elle meurt. Alors, comment faire accepter au peuple, qui possède la force du nombre, d’acheter toutes sortes d’objets et de services inutiles ? Réponse : en créant un nouveau type humain : le consommateur. Manipulé du matin au soir des yeux aux oreilles par des messages plus ou moins subliminaux, plus ou moins directs, le consommateur va écouler les productions sous la force d’un désir artificiel. Lui-même acteur par sa force de travail et sa complicité, il jouira de l’orgasme de la consommation sur internet ou dans les supermarchés remplis d’objets multicolore, en plastique, d’autant de déchets futurs, contre Nature, qu’on pourrait drastiquement réduire en changeant le travail. Nature qu’on prendra soin de lui faire détester, à défaut d’y trouver un marché quelconque. Comme la machine ou le soldat, le consommateur transformera en actes les préceptes de ses maîtres, sans discuter, se croyant libre, résultat du travail de production d’un désir artificiel. La publicité, forme diffuse de propagande, lui fera perdre les jugements propres qui l’avaient érigé en Homme.

Car la propriété lucrative n’ambitionne rien de moins que de créer un homme nouveau, un surhomme nietzschéen : voici son destin commun avec ses frères fascistes et soviétiques. Pour cela, elle veut anéantir l’autarcie psychologique de l’individu dans le peuple, le sortir de sa capacité de jugement et de doute, de ses racines, de ses attaches au terroir, de ses traditions, de son autosuffisance millénaire, détruire sa résilience pour le faire appartenir à un groupe fragile d’interdépendance, le rendre prévisible. La position de faiblesse de l’individu dans le rouage de la consommation, s’oppose aux valeurs de glorification de l’appartenance sociale, mais tout est organisé pour qu’il n’en prenne jamais conscience. Les signes extérieurs d’appartenance à ce nouveau type humain, à travers les symboles des produits de la consommation (voiture, smartphone, abonnements divers et variés, voyages, mouvances de modes…), sont autant de jalons manipulatoires dont l’ambition concrète est d’écouler des produits qui sans ça, seraient invendables. Jadis, l’église catholique illuminait ses vitraux pour distiller la fable biblique dans les cerveaux du peuple ; la publicité, vitrail moderne, agit sournoisement, manœuvre, envoie ses messages subliminaux, transforme les besoins en désirs, crée le chantage à l’appartenance sociale, fer de lance de la manipulation. Cette œuvre permet l’adhésion du nombre à l’intérêt des puissances minoritaires. Tire-t-on les leçons du passé ? Pense-t-on au futur ?

On pensera sans nul doute que j’exagère. Mais si mes lecteurs vivent « dans » le monde que je décris, ils auront raison de douter de ma sincérité, de minimiser, de penser que la publicité n’est pas si dérangeante, qu’il suffit de ne plus la regarder, de se déconnecter. Je leur donne rendez-vous un jour de crise où les étals des commerces soumis aux chaînes de production lucratives seront vides, faute d’énergie fossile disponible, et parce que la recherche mercantile de la rente à fragmenté, éloigné la production. La consommation est une religion comme les autres avec son irrationalité, ses paradigmes. Sa force réside dans la foi de l’Homme nouveau, dans sa croyance aveugle, dans son adhésion mythique à l’illusion d’un monde illimité dans lequel tout problème trouvera une solution technologique et commerciale. Pas question ici de prophétie, de remplacer la religion de la consommation par une autre, mais posons-nous sérieusement cette question ? Le système de la propriété lucrative est-il favorable pour l’humanité ? De plus, pronostiquer sur la date de la prochaine crise n’a pas de sens, puisque la crise est devenue perpétuelle. La civilisation du consommateur mourra comme toutes les civilisations, les empires, les pays, les frontières, car la vie est invariablement composée de trois étapes : naissance-croissance-mort. Il n’y a rien qui puisse épargner la propriété lucrative de cette fatalité. Nier, fermer les yeux et croire dans ce mythe, c’est se penser immortel, c’est refuser tel l’enfant d’accepter la mort. Or, la mort n’a rien d’un jugement, elle est une simple formalité. On peut éventuellement lutter pour en repousser l’échéance, ne pas la voir, mais elle n’a rien de bon ni de mauvais, de pessimiste ni d’optimiste, elle termine simplement le cycle de la vie, et participe à l’éternel retour. Il faut perdre ses croyances pour se trouver, c’est d’autant plus difficile qu’on est entouré de croyants.

Pour illustrer la puissance du mythe de l’Homme nouveau lucratif, j’appelle à une expérience amusante : emmener un groupe d’adolescents citadins mondialisés dans une ferme traditionnelle, devant un tas de fumier, prendre un carnet et un crayon pour noter leurs réactions. Dégout, honte, saleté, écœurement, odeurs… que des affects négatifs, alors que la richesse du paysan de jadis se mesurait à la hauteur de son tas de fumier, selon des règles d’autarcie millénaires. Les adolescents se regardent entre eux pour s’assurer que le dégoût soit bien partagé par tous, selon le précepte de M. Pierre Bourdieu que le goût, c’est le dégoût du goût des autres, et qu’il doit agir comme une référence sociale[2]. Si par malheur un membre du groupe aimait l’agriculture et la Nature, ou comprenait la richesse en azote et en sens du tas de fumier, il serait moqué, isolé, critiqué et insulté. Cette situation projette la version capitaliste du surhomme, dans un monde qui lui est socialement devenu étranger. Les codes de la consommation y sont absents. Pas de voiture a contempler, pas de mode, pas de publicité, pas de boutiques, de vitrines lumineuses, de supermarché, de lumière artificielle, d’écran, d’emballages plastiques, de figurines, de personnages fictifs, de héros, de méchants, de monde magique, de sorciers, d’enchanteurs, de quête mythique. Rien que la réalité du monde, un tas de fumier dans le monde, par le monde, pour le monde.

Jusqu’où la propagande lucrative ira dans la sécession illusoire de l’Homme avec la Nature ? Les adolescents, cible privilégiée, sont obnubilés par la civilisation de l’objet, les écrans, les marques, les abonnements, les réseaux, comme autant de clubs auxquels il faut appartenir selon les désirs de rente des propriétaires lucratifs. Comme des proies faciles, ils poussent et remplissent le caddie des parents, font pression pour obtenir des vêtements de marque, le dernier smartphone, la 4G, la 5G, sans pouvoir en expliquer l’utilité… Les parents, bienveillants, cèdent au chantage de l’appartenance sociale, voyant dans l’isolement de leur enfant un insupportable échec personnel, à son tour réprimandé socialement. Ne pas appartenir à la société de consommation aujourd’hui, revient à manquer la messe du dimanche il y a deux siècles. Mais un jour, l’adolescent apprend l’état du monde, voit son avenir en danger, et se dit finalement qu’on s’est bien moqué de lui. La génération actuelle sera peut-être la dernière à croire aux chimères du régime hybride. Poursuivre un modèle qui vous mène au péril s’appelle un suicide. Et cette révolution de pensée, provoquée par un réveil brutal des consciences, ne peut être décorrélée de la quête de sens qui mènera à la propriété d’usage universelle.


Notes

[1] Marx, Le capital, SIV, Ch XV, XI.

[2] https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i12012180/pierre-bourdieu-presente-son-livre-la-distinction.

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