
Introduction de « La propriété d’usage universelle »
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Face à l’immensité des défis qui se posent à lui, le monde occidental semble en panne d’inspiration. Les deux paradigmes économiques mis en œuvre à grande échelle au xxe siècle : le communisme historique et le capitalisme, écrasent toutes les forces de proposition qui ne contiennent pas leur ADN : la propriété étatique centralisée pour l’un, et la propriété privée lucrative pour l’autre. En réalité, et les Chinois l’ont bien compris, la plupart des systèmes économiques contemporains résultent d’une hybridation de ces deux régimes.
Les États-Unis d’Amérique ne laissent pas en effet privatiser la totalité des moyens de production. Au fil des crises, l’État fédéral éponge les externalités négatives (les pertes) de la propriété privée lucrative pour lui permettre de survivre dans une forme de socialisation minimale, mais bien réelle. Chaque fois qu’il compense ou régule les défauts originels du capitalisme de cette manière, c’est pour maintenir en vie l’idéologie de son cœur, et parce que l’État joue là-bas le rôle d’assurance-vie socialisée des propriétaires lucratifs, auxquels il délègue la gestion des intérêts de long terme. S’il était possible d’atteindre durablement un régime de pleine propriété privée lucrative sans recourir à un moment où un autre à une forme de socialisme, les propriétaires lucratifs s’y seraient engouffrés, et ce n’est pas le cas. Ce qu’on nomme habituellement le capitalisme n’existe nulle part à l’état pur. Preuve en est de l’intérieur, que toutes les entreprises lucratives pratiquent méthodiquement ce qu’elles reprochent à la part socialiste de l’État, à savoir la centralisation du pouvoir décisionnaire et la planification. Dans ces circonstances, il semble plus réaliste de parler de régime hybride.
Alors que le régime hybride trouve ses ressorts profonds dans le mouvement rationaliste et individualiste des Lumières européennes, observable par la foi aveugle en la technologie, la dictature de l’optimisation, la négation des limites, et plus globalement un rapport utilitaire au monde ; il se trouve contredit par la Nature dont il a pillé les ressources, déréglé le climat, modifié et détruit grandement la faune et la flore. Car le but recherché par l’individu rationnel n’a pas forcément de visée conservatoire. Au contraire, l’échelle de son action semble disproportionnellement brève devant le temps naturel. Il peut assouvir ses intérêts de court terme en totale contradiction avec la survie de l’espèce humaine, protégé des dégâts de la culpabilisation sur son propre esprit par une grande capacité de négation du réel. Paradoxalement, le rationalisme de la propriété lucrative a créé le terreau propice à sa propre contestation : l’individu éduqué, éclairé sur le fonctionnement du système, présent dans un spectre allant de l’intellectuel contestataire à l’exploité lucide.
Vu le niveau de développement du régime hybride, nous basculons seuil par seuil, crise par crise dans un monde où les intérêts rationalistes entrent directement en collision avec les effets résultant de la superstructure lucrative. Celle-ci provoque déjà, et provoquera des crises d’insécurité toujours plus violentes qui réduisent les libertés individuelles. Voici pourquoi la dictature chinoise se voit de moins en moins secrètement lorgnée par les dirigeants occidentaux, notamment européens, puisque le système hybride chinois étouffe tout individu opposé aux privations de libertés déployées pour éteindre les feux de l’insécurité. Les intellectuels contestataires ou les masses, via l’espionnage technologiquement assisté, font directement les frais de cette politique d’effacement, et la liberté devient progressivement une variable d’ajustement de la régulation du système hybride. Le régime présente d’ailleurs la privation de liberté comme une réponse de bien commun au problème sécuritaire. Il est effectivement vrai qu’en construisant des cloisons étanches entre chaque citoyen, en réprimant le moindre écart à la règle centrale, en privant de parole les opposants, on résoudra à coup sûr le problème de la sécurité. Ce sera le mode ultime de défense de l’ordre social de domination des propriétaires lucratifs. Transformer les individus en machines prévisibles, dont les actions peuvent être planifiées par l’économie comportementale et l’intelligence artificielle, supprimera tous les dangers à la source dans une société devenue fade, lisse, nettoyée des variations individuelles, des essais/erreurs qui forment la base de la théorie de l’évolution de Darwin. Pour faire court, dans le monde insécuritaire de demain, et si nous poursuivons l’hybridation : il n’y aura plus aucune liberté. Voici le fruit de la fusion entre les deux modèles de l’ère thermo-industrielle. Après avoir détruit l’environnement, c’est au tour des libertés de disparaître.
L’hybridation ressortie de la fusion des tendances libérales inégalitaires anglo-saxonnes (de l’Ouest) avec les tendances autoritaires égalitaires eurasiatiques (de l’Est), forme un système hybride inégalitaire autoritaire dont la Chine figure en cas d’école.
Quelques grandes fortunes complices d’un pouvoir socialiste pour son propre compte, des masses appauvries, gérées par des automatismes technologiques, voilà vers quoi tend le système hybride.
L’hybridation possède en effet le défaut éthique et structurel de creuser une faille entre les masses dominées et le pouvoir central, dont les propriétaires privés lucratifs dominants finissent par appartenir. Ni l’un ni l’autre des systèmes économiques de la proposition hybride n’ont prouvé leur capacité à réaliser ensemble l’égalité et le libéralisme ; ça n’a d’ailleurs jamais été un objectif recherché. Qu’on hybride à l’infini les deux modèles, cela ne permettra jamais de lever les dominations d’une minorité sur la majorité. Pour cause : ces deux systèmes résultent du monde féodal, et portent en eux l’idée voltairienne qu’un petit nombre d’individus doit dominer, gouverner, pour ne pas dire domestiquer, la masse du peuple.
Le blocage idéologique dont je veux parler correspond à l’idée qu’au-delà du régime hybride, dans la totalité de son spectre : de la propriété privée lucrative totale jusqu’à la propriété étatique totale, il y aurait une sorte de trou noir, un vide ontologique, un arrêt des sciences sociales. Comme si l’hybridation du communisme historique et du capitalisme était indépassable, la proposition macroéconomique semble soumise corps et âme au spectre de l’hybridation. Les propriétaires lucratifs veulent moins de socialisme, et les communistes historiques, moins de capitalisme. Ils se disputent sur les plateaux de télévision pour savoir si une nouvelle taxe changera le monde, si telle ou telle nationalisation est incontournable, ou comment rembourser ou ne pas la rembourser la dette publique, parlent de croissance, sans jamais sortir du spectre de l’hybridation. Il doit donc y avoir une clé pour ouvrir la porte d’un dépassement, et cette clé, c’est la propriété : la grande absente des débats actuels, l’impensée, alors qu’elle conditionne nos vies jusque dans les détails les plus subtils.
L’objectif de l’ouvrage est donc le suivant : trouver une alternative à l’hybridation pour dépasser les dominations féodales : proposer une solution libérale égalitaire. Qui aura lu le titre de cet essai comprendra que la propriété d’usage universelle correspond à cette alternative. Pour être laconique : réaliser effectivement le libéralisme, casser la logique inégalitaire qui monte en puissance, lutter contre la mise en danger des libertés et sortir du mode de production expansif en rendant les travailleurs propriétaires d’usage : vaste programme…
Dans l’archipel de régimes formés par l’hybridation, on me rétorquera que dans certaines contrées, quelques rebelles osent déjà franchir le pas de la propriété d’usage en créant des sociétés mutuelles ou coopératives. Disons déjà qu’ils sont minoritaires, mais pourraient avoir trouvé une solution d’émancipation efficace. Cependant, dans le cadre actuel, les propriétés d’usage sont loin d’être des moteurs de libération, vu leur accès généralement conditionné au crédit bancaire lucratif. La soumission à la propriété privée lucrative de l’argent rend toute initiative libérale égalitaire impossible. On pourra créer autant de sociétés coopératives qu’on voudra, si la propriété lucrative de l’argent indispensable aux investissements devient elle-même le moteur de la rente, la mécanique de domination des propriétaires lucratifs se poursuivra sans fin. Ainsi, le seul mode de propriété d’usage de l’outil de production ne suffit pas à révolutionner le système s’il n’est pas pensé à l’échelle macroéconomique. Ce point illustre à lui seul l’impossibilité d’aménager la proposition hybride sans détruire ses paradigmes les plus ancrés. C’est d’ailleurs un des motifs de résignation le plus puissant : qui n’aura pas compris que la proposition hybride n’est pas aménageable ne sortira jamais de la domination féodale.
La propriété, mère des rapports économiques, forme le socle ancestral des dominations. Ce sujet fondamental brille actuellement par l’absence de revendications le concernant. Tout laisse à penser que les travailleurs sont endormis par la musique désormais classique de la proposition hybride, accommodés à des règles originelles injustes, comme si la propriété ou l’impossibilité d’y accéder n’était plus un sujet assez puissant pour devenir le moteur d’un mouvement révolutionnaire. Pourtant, la propriété n’est-elle pas le cœur battant de toutes les révolutions ? L’accès à la propriété conditionne notre rapport au monde, donne du pouvoir, des droits et des devoirs, motive des guerres, des conquêtes, définit des rapports sociaux entre les individus, des positions dans la société, permet d’extraire légalement des ressources, d’en économiser, d’en protéger. La propriété permet de définir les régimes économiques, puisqu’ils ne sont jamais rien d’autre au départ que des modes de propriété autour desquels s’organise la cité. Les règles sociales en découlent pour l’essentiel, c’est-à-dire qu’on peut d’une manière ou d’une autre les y rapporter, associer beaucoup d’interdits courants à des violations de propriété, et des droits à une forme de respect de la propriété. Tous les sujets s’y confrontent, par exemple : le transhumanisme ou la cession des données personnelles sont typiquement des questions de propriété. Dois-je louer mon corps, ou y insérer des morceaux de propriété privée lucrative ? Dois-je payer l’accès à un service par la cession inconditionnelle de la propriété de mes données personnelles ? Suis-je un simple rouage de la machine hybride, du moteur de la rente, ou un être à part entière ? Penser que les règles de la propriété sont immuables revient à inscrire dans le marbre la victoire idéologique d’un camp précis. Or, les constructions sociales sont toujours soumises à l’évolution. N’est-ce pas la pire forme de résignation de les penser définitives ?
Nous pouvons l’affirmer haut et fort, les dominations de la proposition hybride, régime autoritaire de propriété privée lucrative, peuvent s’effondrer demain matin, comme toute construction sociale. L’alternative à l’impossibilité de réguler un capitalisme trop envahissant n’est pas forcément une dictature d’État de type communiste historique, soviétique, stalinien, maoïste, ni une énième forme d’hybridation fasciste. Que l’individu respire à nouveau, qu’il se libère de l’étouffoir d’une pensée idéologique bipolaire, en noir et blanc, parfois grise lorsque les deux formes de domination se rejoignent comme en Chine. Il sait pourtant, au fond de lui, qu’aucun de ces régimes productivistes ne saura résoudre les maux de notre civilisation : la domination institutionnalisée et le défi climatique : la survie de l’humanité. On ne pourra pas lui reprocher d’avoir peur : il connaît parfaitement les issues certaines de ces modes de propriété : directement féodales pour l’un, et dictatoriales pour l’autre ; les deux ayant prouvé leur capacité à détruire le vivant, Humains compris, à piller les ressources et à polluer l’environnement. Bien qu’il soit intellectuellement commode de nier la réalité, de se lover dans la certitude que le système s’adaptera, de croire les fables de la croissance verte, les berceuses du technologisme ; est-ce respecter son prochain de s’en remettre à des règles dont on sait qu’elles laisseront à nos enfants un monde criblé de dettes, aux ressources épuisées et au climat invivable ?
Aucun régime économique observable au xxie siècle, et sûrement pas le communisme historique ne transforme réellement les travailleurs en propriétaires privés de leur outil de production. Pour cause, ce serait perdre un pouvoir trop convoité, l’outil de fête d’une élite, que de laisser les travailleurs maîtriser le support de création de la valeur. Partout où l’on observe des dominations plus ou moins diffuses, on tombe dans l’un ou l’autre mode de propriété du monde hybride. Passer à la propriété d’usage provoque une révolution anthropologique, change les rapports sociaux entre les individus, donc les ordres de domination. Car les individus, peu importe sous quel régime, sont les cellules d’un corps social, et leur propriété forme une première unité qui, en association, produit des organes aux différentes fonctions, interconnectés, pour aboutir à la civilisation. La propriété représente un facteur d’émancipation de premier ordre qui définit notre rapport au travail, aux biens matériels, à la nécessité, à l’exploitation, à la Nature, au plaisir, au bonheur, à la confiance dans l’avenir, à l’angoisse de la mort. Ce corps social, suivant les règles de propriété qu’il aura choisies, prendra différentes formes, avec plus ou moins de contrôle, de supervision, de liberté, d’égalité et de justice.
Les rapports de propriété composent les premières gouttes de la source de la domination. On pourra toujours crier à l’égalité ou la justice si le corps social institutionnalise la domination d’un citoyen sur l’autre par un rapport de chantage à la propriété. On ne peut pas s’accommoder des lois de la proposition hybride et prétendre en même temps à l’égalité. Corriger les défauts à la racine, créer des règles de propriétés qui réduisent au plus bas les inégalités, voilà qui semble raisonnable. Si l’on souhaite, et encore faut-il le souhaiter, sortir de la domination féodale, éviter la dictature et produire durablement les biens nécessaires à la reproduction matérielle, c’est le rapport de propriété qu’il faut étudier en priorité. Mieux vaut redessiner la géométrie du système, plutôt que de chercher à dissimuler son architecture bancale.
Qui a-t-il de nouveau dans la propriété d’usage universelle alors ? Déjà, elle est strictement libérale, au sens où elle permet concrètement l’accès universel à la propriété privée des moyens de production, contrairement au pseudo libéralisme dont on nous rabat les oreilles à longueur de journée médiatique. Par conséquent, l’égalité y est plus qu’un principe, mais la conséquence d’une règle originelle de répartition de la propriété. Elle se traduit en droit par la proposition offerte à tous les citoyens majeurs d’accéder aux outils d’émancipation les plus puissants, sans se retrouver pieds et poings liés par un organisme de rente féodale.
La propriété d’usage universelle, en tant que proposition macroéconomique, agit à la fois au niveau de l’individu, mais inclut les règles sociales qui font d’un amas d’individus une civilisation. L’erreur de toutes les propositions altermondialistes est de négliger l’aspect macroéconomique, alors qu’il est le seul capable d’assurer la paix, l’entente entre les Nations, donc de servir indirectement les intérêts des atomes de la civilisation : les individus. Que vaudrait une harmonie communaliste, des monnaies locales heureuses, un modèle permacole dans un pays colonisé ou en guerre ? D’où viendraient les minerais nécessaires à l’industrie la plus basique sans force institutionnelle capable de négocier des contrats et d’assurer la logistique associée ?
Le lecteur habitué aux discours dominants se méfie probablement, et c’est tout à son honneur. En toute logique, il doit immédiatement se demander par quel miracle un changement de paradigme auquel la propriété d’usage universelle prétend est possible, et qui va payer ? Il aura raison de douter, dans le sens où les suppositions naturalistes du passé, tels que l’héritage familial ou testamentaire, la vision capitaliste du capital, le système d’avance (emprunt, dette), l’impôt progressif, le libéralisme, et le simple rapport à la propriété auront la vie dure tout au long de l’exposé.
Pour commencer, qu’il se rassure sur le coût : le travail, comme dans les fontaines d’Escher, alimentera le moulin de la propriété d’usage dans un mouvement perpétuel. Car il n’est pas question de créer un système d’assistanat, ni de distribuer aveuglément des propriétés. Bien au contraire, si la propriété est un droit, elle est aussi un devoir. Il faut la rendre lorsque l’usage cesse ; la rendre au corps social, pour d’autres usagers. Le propriétaire privé n’est donc ici que le passager d’un train économique. Il monte ou descend des wagons de la propriété, et sait qu’il y en aura pour ses enfants, petits enfants, tant que l’être humain travaillera : jusqu’à sa disparition, le plus tard possible. Aussi, le capital prend une définition plus large. Il devient un relais entre travailleurs partants et travailleurs arrivants, et on l’assimilera volontiers à une forme de patrimoine humain sous forme de travail cristallisé.
La fin du système d’avance, un capital redéfini, l’héritage universalisé, ça démarre fort. Mais pourquoi se sacrifier pour transmettre un héritage à ses enfants si l’accès à la propriété devient universel, si le capital devient une œuvre mobilisable par tous ? Et pourquoi s’endetter lorsque le financement du système fonctionne sans l’emprunt ? Bref, je demande au lecteur un véritable effort, de penser avec le regard neuf d’un enfant, de faire preuve d’amnésie pour juger la proposition de la propriété d’usage, car les paradigmes du passé seront détruits pour l’essentiel lors de notre voyage. Voici d’ailleurs les principaux obstacles à la réalisation de cette révolution anthropologique : la capacité de remise en question et la peur du changement. Seulement, avons-nous le choix de poursuivre dans un modèle qui nous mènera à l’extinction ? chacun tranchera, mais il semble urgent de se décider. Si nous continuons de regarder le monde comme un enfant en bas âge qui normalise tous les phénomènes répétés sous ses yeux, alors nous finirons par trouver normal que la Terre brûle, que les dominations et les inégalités restent à leur niveau actuel ou s’aggravent, la privation de liberté. Or, un phénomène répété n’est pas toujours normatif, tout est question d’échelle et de contexte, et ce détail nous ouvrira les portes vers des solutions nouvelles. En cela, la propriété d’usage, bien qu’elle soit difficile à admettre pour la minorité perdante, offre une possibilité de repenser les rapports économiques entre les membres du corps social pour éviter de tomber dans la résignation ou la guerre.
