
Conclusion de « La propriété d’usage universelle
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Le régime féodal n’a pas disparu avec les révolutions. Bien au contraire, sa forme lucrative l’a mondialisé, diffusé à travers tous les acteurs de la chaîne de domination, dans tous les régimes. Le ciment de son état moderne aura été la libéralisation de la délégation de l’usage de la propriété, et le doublement du statut des membres de la classe moyenne, à la fois locataires et propriétaires lucratifs. Dans ce système, l’accroche de chacun à sa petite part de domination, à sa petite rente, limite la possibilité d’un contre-modèle, la volonté démocratique d’un changement. Seulement, la rente accessible à la classe moyenne devrait avoir quelques difficultés à se maintenir dans un monde en contraction énergétique et minière. Le nombre d’officiers à double statut diminuant d’autant que la concentration de la propriété lucrative agit dans les hautes sphères de la société, un versant de désillusion pourrait s’ajouter à l’écocide motorisé par la recherche illimité de la rente.
Il suffira de peu pour que les revendications du peuple correspondent à l’idéal de la propriété d’usage universelle, car les petits rentiers de la classe moyenne, soumis à la grande propriété lucrative du système d’avance, perdront de l’agent en déléguant l’usage de leur propriété aux locataires intégraux devenus trop pauvres. Entre leurs mains, il ne restera plus que des actes notariés sans valeur, des propriétés de papier, des charges à payer. N’ayant plus rien à gagner, et voyant le danger du monde lucratif s’illustrer à chaque nouvelle tempête ou nouveau feu de forêt, ils s’en remettront cyniquement aux vertus intrinsèques de la propriété d’usage, seul modèle économique capable d’éviter de plonger les travailleurs dans une pauvreté extrême, seul modèle capable d’éviter une régression vers les régimes de terreur du passé.
Ce qu’ils perdront en patrimoine sera gagné en droits d’accès à l’usage d’une propriété, non pas rentable au sens de la domination féodale, mais utile pour eux et leur famille. Bien sûr, ils devront travailler pour gagner leur vie, et non détourner le travail des autres. Mais cette contrainte d’une grande étique est-elle insurmontable ? Enfin, ils pourront se regarder dans la glace et se féliciter d’un mérite réel, de pouvoir agir sur leur destin, de changer leur vie, leur métier, pour donner du sens à l’activité reproductive sans exploiter la force de travail des autres membres de leur espèce. Le travail abstrait maîtrisé les sortira de leur condition d’homme-machine, de rouage de la rente, et leur permettra d’adapter le travail à leurs besoins.
Sans la part socialisée, le régime hybride s’effondre comme un château de cartes, car ses fondations sont fragiles : le capitalisme n’existe pas sans l’hybridation. La part socialisée subventionne les pertes et les incapacités du secteur lucratif qui a besoin d’un monde en expansion pour survivre, d’un potentiel de travail des ressources important, et du remboursement socialisé des dégâts provoqués par lui. Ajoutons au tableau que l’argent de la part socialisée provient très majoritairement du travail des locataires, qui entretiennent de cette manière la position sociale de leurs maîtres féodaux. La phase de régime hybride aura en quelque sorte été l’adolescence de l’humanité, avec tous les pendants qu’on peut associer à cette période particulière de la vie : le passage par des extrêmes, parfois jusqu’à la mise en danger vitale, la tentative de suicide pour mieux se sentir vivre. Tout ça n’a finalement rien d’original. Comme pour un adolescent, le retour au calme s’opère avec le temps et après une prise de conscience. L’Humanité doit dépasser ses pulsions de consommation et de domination, elle doit respecter sa mère la Terre, garantir à chacun une reproduction matérielle digne et durable, favoriser le mutualisme, rémunérer le travail pour ce qu’il a apporté socialement.
Mais il ne suffit pas de comprendre et diagnostiquer une maladie, il faut trouver un remède. Or, nous avons actuellement de mauvais médecins, qui prescrivent comme unique cordial la régulation d’un système en péril, qui proposent d’agir pour soulager les symptômes sans chercher à guérir la maladie. Ingurgiter des antalgiques masque une inflammation sans la soigner. Qu’on se le dise définitivement : réguler le régime hybride ne changera jamais fondamentalement les rapports de domination féodaux, ni sa tendance pathologique à tout détruire. Ainsi, toutes les politiques dites « progressistes », les volontés de changer la démocratie, de l’adapter au monde d’après sans sortir du régime hybride n’auront pour effet que de poursuivre le monde féodal tout en limitant ses effets désastreux, mais ne changeront rien au principe fondateur du système lucratif que le moteur de l’entreprise lucrative restera toujours la rente, ni au fait que le système d’avance soit incapable de prédire le futur, et engendre une instabilité structurelle, de l’anxiété et une faible efficacité financière avec ses rentes à tous les étages. L’éthique discutable du système hybride mets hors-jeu une quantité de productions favorables à la survie de l’espèce humaine, et continue de rendre attractifs des secteurs aux conséquences dévastatrices sur les habitants du vaisseau terrestre. Ceci étant dit, on ressent de partout que le monde hybride montre des signes d’effritement, que les citoyens, avec leur sens de l’observation, finissent par entrevoir la supercherie de cette forme de féodalité, par comprendre qu’ils sont ponctionnés d’une partie toujours plus grande de leur travail, que cet argent doit bien aller quelque part, et ne revient jamais dans leur poche. Les discours sur le ruissellement, sur le libéralisme, sur les valeurs morales, sur le développement durable, sur les énergies vertes, sur la démocratie participative perdent en crédit à mesure que les effets indésirables du régime hybrides se font ressentir.
Or, l’objet double de cet ouvrage était à la fois d’ouvrir les yeux du lecteur sur la réalité féodale de l’hybridation et sa part socialiste refoulée, sur les risques systémiques qu’elle génère, mais aussi de proposer une alternative désirable, des règles favorables au plus grand nombre, d’autres manières d’agir sur la production et la division du travail. La propriété d’usage universelle pourrait correspondre à cette proposition : à un régime jamais vu. Elle mettrait fin à plusieurs millénaires de féodalité, de domination en donnant enfin le pouvoir aux travailleurs. Elle redéfinirait totalement notre rapport à la production, donnerait la possibilité aux producteurs de l’organiser librement. La fin du système d’avance et l’accès gratuit à la propriété des moyens de production, mère de toutes les batailles idéologiques, ouvre des voies d’émancipation vers un monde effectivement libéral dans lequel chaque producteur possède réellement la possibilité de créer une entreprise. Les moyens seront donnés aux ambitions de ceux qui veulent changer le monde, produire avec moins de dégâts, et redonner du sens au travail et à la consommation de son produit : sa destruction. Ces derniers pourraient ainsi le transformer en acte militant, politique. Elle nous sortirait de la frénésie de la surproduction/surdestruction. La propriété d’usage universelle nous ramènerait à l’essentiel en considérant tous les travailleurs comme des producteurs de valeur. Elle nous pousserait à coopérer, à mutualiser, à travailler ensemble pour développer l’aubaine. Parce qu’elle est véritablement libérale et égalitaire ; parce qu’elle respecte tous les Hommes, la propriété d’usage universelle mériterait qu’on l’essaye.
