La rente

Livre I – L’impasse de l’hybridation

Partie 1 – Mythes et préjugés


ÉCOUTER CE CHAPITRE


Maintenant que nous avons désigné l’objet de la mobilisation des propriétaires lucratifs, le cœur de leur vie : la rente, il semble important de s’arrêter sur cette dernière pour en étudier les rouages. Bien que l’objectif soit de la supprimer, il convient de comprendre pourquoi une telle action est envisagée, indispensable. De plus, aussi incroyable que cela puisse paraître, il faut avouer qu’une majorité de ceux qui payent la rente s’en acquittent sans même pouvoir l’expliquer ni la quantifier. Demandez à un salarié combien il paye son droit d’accès à l’outil de production et vous verrez… Il n’y a rien d’étonnant à cela puisque les propriétaires lucratifs ont tout intérêt à masquer leur rente, à lui faire porter un voile sombre, pour continuer de dominer en toute tranquillité. Si vous ne pouvez combattre un ennemi ignoré, lui peut vous vaincre.

Section I : La rente comme construction sociale

Il n’y a rien d’étonnant à ce que M. Adam Smith, en bon Écossais, élevé dans un système libéral inégalitaire, ait trouvé naturel que la propriété se détache du travail : « Aussitôt qu’il y aura des capitaux accumulés dans les mains de quelques particuliers, certains d’entre eux emploieront naturellement ces capitaux à mettre en œuvre des gens industrieux [les locataires], auxquels ils fourniront des matériaux et des substances, afin de faire un profit [la rente] sur la vente de leur produit, ou sur ce que le travail de ces ouvriers ajoute de valeur aux matériaux. »[1]. Ainsi, il accepte fondamentalement que le système de la rente fonctionne comme un moyen d’accumulation qui — profite — au propriétaire lucratif. De là naît un système d’économie politique qui trie les individus par fonction : rentier ou moteur de la rente. Si ce système incroyable tient depuis si longtemps, c’est parce que la partie diplômée de ce monde est majoritairement constituée d’agents doubles, rentier et moteurs de la rente, propriétaires lucratifs d’un deux pièces et locataires de l’argent qui le finance, tiraillés entre l’envie de dominer par la rente, et l’envie de s’en affranchir. Ils veulent l’impossible : plus de justice sociale, d’égalité (la révolution) ; et les loyers de leurs locataires, le surtravail de leurs salariés (la contre-révolution). Seuls les locataires terminaux n’ont pas ce problème d’ambivalence, de par leur fonction exclusive de moteur de la rente, condamnés à payer l’accès à tous les biens de ce monde par du surtravail.

Le classement des individus par fonctions : les classes, ne sont pas une invention de Marx. On les découvre non désignées chez Smith, Ricardo et Malthus, mais néanmoins faciles à décoder. On ne peut donc pas reprocher aux libéraux de l’économie classique, c’est-à-dire à l’école de la propriété lucrative, de se cacher : leurs intentions sont lisibles dans le texte, et il suffit d’ouvrir leurs livres pour savoir vers quelle société mène la propriété lucrative.

Le détournement du travail humain via la délégation de l’usage est inégalitaire par essence, et ceux qui pensent le contraire ignorent ou refusent de voir la réalité. Pour être très clair, Smith énonce en parlant d’un ouvrier qui voudrait cueillir les fruits de la nature, jadis gratuits : « Il faut qu’il paye pour avoir la permission de les recueillir, et il faut qu’il cède au propriétaire du sol une portion de ce qu’il recueille ou de ce qu’il produit par son travail. »[2]. Ce paradigme hélas d’actualité, semble ancré si profondément dans la société occidentale qu’il faudra du temps pour casser le mythe de sa naturalité. Faute d’arguments, les puissants nous expliquent qu’il n’y a pas d’alternative, que nous devons nous adapter au système avec ses défauts — parce que c’est la marche du monde et qu’il faudrait la suivre. Déjà, précisons que l’Histoire n’a pas de fin, contrairement à l’idée saugrenue de M. Francis Fukuyama[3], et qu’elle n’est jamais linéaire mais séquentielle. La fatalité n’est qu’un prétexte des propriétaires lucratifs pour naturaliser leur domination, avec comme sommet mensonger la fatalité des crises, qui seraient toutes exogènes au système de propriété lucrative ! Pourtant, n’existe-t-il aucun lien direct entre le mode de propriété et les instabilités financières, la disparition des espèces, les zoonoses, le changement du climat ? Ne semble-t-il pas paradoxal d’utiliser l’argument de la naturalité du système lucratif pour nier le réel, nier les cycles de la Nature ?

La société serait donc composée d’individus triés par fonction, et certains individus porteurs de fonctions contradictoires. L’école classique, pour décrire le monde de son époque, a utilisé les classes, et Marx en fait partie, mais il convient de voir à quel point la réalité est plus subtile. Ricardo se débat avec la mécanique de la rente dans son ouvrage traitant « Des principes de l’économie politique et de l’impôt », parce qu’il procède comme si le classement par fonction relevait d’un principe naturel, et qu’aucun agent double n’existait. À aucun moment il n’envisage que ces fonctions puissent être rebattues par une révolution ou même une simple évolution. Par exemple, le point d’honneur qu’il porte à séparer la rente foncière du profit capitaliste agit comme une diversion à une question qu’il ne pose pas : de quel droit un propriétaire lucratif, qu’il soit propriétaire foncier ou propriétaire d’un outil de production (le capitaliste), peut-il recevoir un revenu sans travailler directement son bien ? Car c’est finalement ce principe même de la féodalité qui, une fois résolu, permet de ne plus avoir à réfléchir sur la mécanique de la rente, ni sur les subtilités de la répartition rente/profit/salaire.


[1] Adam Smith, La richesse des Nations, Ch VI des parties constituantes du prix des marchandises.

[2] Ibid.

[3] Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme. Cependant, la victoire idéologique de la démocratie libérale peut tout à fait revêtir la forme de la propriété d’usage universelle, mais nous serions sages de raisonner en cycles du vivant, plutôt qu’en histoire linéaire, et nous méfier des vérités définitives.

Section II : La répartition de la rente selon l’école classique (et néoclassique)

Le système Smith/Malthus/Ricardo se base sur le découpage de la société en trois catégories fonctionnelles selon le schéma :

Propriétaire foncier • propriétaire capitaliste • travailleur salarié

Insistons : cette répartition n’a rien de naturel, elle résulte d’une longue construction sociale. Les principes de l’économie politique ne sauraient se baser uniquement dessus comme si elle était une vérité d’ordre général. Selon la terminologie classique, le produit du travail de production se répartit ainsi entre nos trois protagonistes :

Rente (du propriétaire lucratif foncier) • profit (du propriétaire lucratif capitaliste) • salaire (du travailleur salarié : le locataire)

Déjà, il est important d’ajouter une précision sémantique quant à l’utilisation par les économistes classiques du mot rente, qu’on pourrait traduire par « fermage » [1]. Ils n’utilisent le mot rente que pour désigner le gain du propriétaire lucratif foncier sur son patrimoine, parce qu’il a hérité sans mérite d’une propriété, et qu’il peut faire valoir son droit de déléguer l’usage pour récolter une rente sans travailler ladite propriété. Seulement, le profit du propriétaire lucratif capitaliste constitue aussi le résultat d’une forme de « fermage », puisqu’au lieu de louer la terre, il loue un outil de production, il en délègue l’usage et l’on pourrait tout aussi bien utiliser le mot rente pour désigner son gain. Dans les deux cas, nous avons affaire au principe de louage qui, bien qu’il varie sur la forme, reste féodal. Voilà pourquoi dans l’ouvrage présent, le gain foncier (rente) n’est pas différencié du gain capitaliste (profit). Ils seront génériquement nommés rente puisqu’ils découlent du principe de la propriété lucrative, à savoir la délégation de l’usage d’une propriété à un tiers, appelé locataire.

Le salarié dans notre cas est le locataire de l’outil de travail du capitaliste, qui est le locataire de la propriété foncière du propriétaire foncier, qui est le locataire de l’argent du banquier, etc. Nos protagonistes font partie d’une chaîne de domination dont le point bas est le locataire intégral, et le point haut le propriétaire lucratif dominant. Dès lors, la notion de classe perd en évidence, puisqu’on ne sait plus classer en deux catégories les agents doubles qui représentent des millions de personnes dans chaque pays. Nous pouvons néanmoins acter que les extrémités de la chaîne représentent des cas à part, qui permettent de retrouver ce que Marx nommait les bourgeois et les prolétaires. Aussitôt, les locataires terminaux et les propriétaires lucratifs dominants deviennent clairement identifiables.

Les économistes classiques ou néoclassiques, honnêtes à propos du vol de la rente, définissent les facteurs de production, c’est-à-dire le capital (K) et le travail (L)[2], comme des facteurs transformant les revenus de l’entreprise en revenus distribués entre propriétaires et travailleurs. La féodalité est là, sous nos yeux, dès lors qu’on découpe politiquement l’économie de cette manière. Ainsi, le revenu du propriétaire lucratif que les capitalistes prennent soin de ne jamais nommer rente, se matérialise par les loyers du salariat, les loyers fonciers, les dividendes, ou encore les intérêts du système d’avance à crédit. Seulement, cette vision politique de l’activité productive n’a rien d’universel ni de définitif. On sait qu’elle est inégalitaire, puisque le paiement des facteurs de production est une quantité finie qui doit se répartir entre les propriétaires non productifs et les locataires productifs selon le principe des vases communicants. Sachant qui domine l’autre, un enfant pourrait deviner quel parti obtiendra le meilleur rapport travail/revenu.

L’argument creux qui consiste à prétexter que ce sont les propriétaires lucratifs qui virent l’argent du salaire au locataire salarié, et que par conséquent la richesse viendrait d’eux, ne suffit pas à comprendre qui paye quoi. Tenir les cordons de la bourse ne la remplit pas, et nous ne devons jamais oublier qui est productif et qui ne l’est pas dans cette histoire. Le propriétaire, dont la bourse s’est remplie par le travail de son locataire salarié, ne la vide jamais complétement. Il garde quelques pièces pour lui, réalise un profit personnel : la rente. Si le travailleur était propriétaire, il tiendrait lui-même les cordons de la bourse, et n’aurait aucun intermédiaire parasite à arroser pour avoir le droit de travailler : tout l’argent volé par l’abus de position dominante du propriétaire lucratif lui reviendrait. 

Les manuels d’économie actuels enseignent donc la vision lucrative et féodale de l’économie comme on enseigne l’arithmétique : comme une vérité naturelle et définitive, indiscutable. Les étudiants en économie dont l’esprit est en chantier idéologique, devant des professeurs porteurs du crédit institutionnel, tomberont probablement dans le panneau de la diffusion idéologique de la pensée lucrative de l’économie, et renouvelleront ainsi le cheptel de la pensée unique en devenant professeurs à leur tour.

Si Ricardo s’est évertué à séparer la rente du profit, c’est pour la raison suivante : la rente et le profit évoluent différemment en fonction du rendement des terres et de la productivité de l’outil de travail, relativement aux salaires. Si le propriétaire lucratif foncier et le propriétaire lucratif capitaliste sont obligés de travailler main dans la main pour s’enrichir du louage de leur propriété à plus pauvre qu’eux, leurs gains et leurs intérêts peuvent néanmoins diverger. Ricardo expose magistralement ce phénomène à travers la théorie des rendements décroissants que je ne saurais mieux développer que lui. Je peux juste préciser que la rente foncière prélève d’autant plus de quantité de travail au locataire que la rareté de la propriété foncière est importante, ou par opposition, lorsque la propriété foncière est largement disponible et les terres de fertilités différentes, alors la proportion de travail détournée par la rente diminue. Le profit du capitaliste quant à lui, dépend de la quantité de travail nécessaire à produire un bien, relativement au salaire versé au travailleur. Quoi qu’il en soit, le salarié perçoit moins de salaire que la valeur de son travail, puisque c’est la proposition même du louage qui dicte cette loi. On en conclut facilement que la rente des propriétaires lucratifs est payée par le travail concret du locataire, selon la règle « de n’employer jamais un ouvrier sur le sol, s’il ne produit pas plus que la valeur de son salaire »[3].

On peut simplifier ainsi le transfert de valeur de la rente :

Rente du propriétaire lucratif = valeur du travail du locataire – salaire du locataire

Dit autrement :

Salaire du locataire = valeur du travail du locataire – rente du propriétaire lucratif

Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas que le propriétaire de l’outil de production, le capitaliste, ait intérêt à la modération salariale. Puisqu’il doit partager le fruit de l’échange de la valeur de la marchandise avec le salarié, il a tout intérêt à baisser les salaires pour augmenter son profit, à payer le moins possible de valeur de leur travail aux locataires. Sans cadre légal contraignant, la seule ligne rouge de la baisse des salaires est la limite de survie des salariés qui, si elle est franchie, provoque la disparition pure et simple de l’affaire du propriétaire lucratif. Cette limite basse, mathématiquement asymptotique de la pauvreté la plus extrême, s’observe dans les pays où les droits sociaux n’ont pas été conquis. Nous avons tous les images en tête de cette misère artificielle qui résulte d’une tension entre deux forces : une force du profit capitaliste qui tire les salaires vers le bas, issue de la volonté des propriétaires lucratifs de maximiser la rente, et une contre force qui tire les salaires vers le haut, issue de la volonté de survivre du locataire, des lois sociales obtenues après des luttes difficiles, mais aussi de la volonté du propriétaire lucratif de voir perdurer son affaire, donc la nécessité pour lui de maintenir en vie ses locataires.

Comme le propriétaire lucratif maîtrise le travail abstrait, il est toujours en position dominante pour appliquer la modération salariale. On voit comment, dans le monde de la propriété lucrative, les salaires seront toujours payés au minimum de survie si aucune loi sociale ne vient lutter contre ce phénomène. Ricardo ne cesse de parler de quantité de blé minimum, de vêtements nécessaires à la reproduction matérielle de l’ouvrier pour fixer le salaire du locataire. Il inscrit dans la normalité l’idée que la rente soit toujours prélevée jusqu’à la limite de la subsistance, et que tout surplus doit obligatoirement se convertir en rente. L’état originel de la propriété lucrative consiste donc à maintenir au seuil de survie les locataires terminaux.


[1] En français, « rent » se traduit par « location ». On retrouve bien le principe du louage qui s’est généralisé dans la propriété lucrative.

[2] Mais ils oublient que le capital n’étant rien d’autre que du travail cristallisé, nous laisse un facteur de production unique : le travail humain.

[3] Déjà citée de Malthus, mais qu’on retrouve formulée différemment chez Smith et Ricardo.

Section III : La répartition du revenu du travail et de la rente

Rappelons que le salarié est seul à produire le travail concret. Bien sûr, sans le travail abstrait du capitaliste qui fournit l’outil de production, sans la propriété foncière, la production serait impossible. Les trois sont contraints à la réunion pour espérer produire une marchandise ou un service. Par souci de cohérence, et selon le principe que tout travail génère de la valeur et mérite salaire, nous devons considérer le travail abstrait de gestion de la propriété comme étant inclus dans le prix de la marchandise. Quant à la valeur de la rente, qui est le fruit du travail idéologique des instigateurs de la propriété lucrative, elle provient de la valeur du surtravail du locataire de la propriété lucrative. Les rentiers, en plus de récolter la part de travail qui leur revient justement, facturent au locataire son droit d’accéder à l’outil de production. Ils se reposent d’autant que leur locataire surtravaille. Rappelons Smith sur ce même thème : « Il [le propriétaire lucratif] n’aurait pas d’intérêt à employer ces ouvriers, s’il n’attendait pas de la vente de leur ouvrage quelque chose de plus [sic] que le remplacement de son capital, et il n’aurait pas d’intérêt à employer un grand capital plutôt qu’un petit, si les profits n’étaient pas en rapport avec l’étendue du capital employé. »[1]

L’argument récurrent pour défendre le système féodal joue sur une ambiguïté : « Si on supprime la rente, comment le propriétaire lucratif pourra-t-il investir ? », vous dira-t-on. Or, l’investissement et la rente sont deux phénomènes distincts : l’investissement se paye sur la valeur du produit échangé, alors que la rente se paye par un transfert d’une partie de la valeur du travail du locataire vers le propriétaire lucratif. L’investissement peut donc exister sans la rente et vice versa. C’est la valeur de la marchandise qui contient de quoi acheter de nouveaux matériaux, le renouvellement et l’énergie des machines, louer la force de travail concret du producteur selon les désirs du travailleur abstrait. La rente n’a absolument rien à voir avec l’investissement. Répétons qu’elle agit à somme nulle : elle n’est qu’un transfert du travail gratuit du locataire vers le repos du propriétaire lucratif. Confondre investissement, bénéfice et rente, c’est refuser de comprendre la propriété lucrative, c’est répandre de fausses informations.

Si les locataires terminaux sont dominés par les propriétaires lucratifs, c’est parce qu’ils sont privés de l’accès à la propriété par leur extrême pauvreté, elle-même résultant de la modération salariale. Dans ces circonstances, les propriétaires lucratifs se payent en partie sur le principe que le locataire est obligé de passer par le péage féodal de la rente pour accéder à l’outil de production. Il doit fournir « quelque chose de plus ».

Pour réaliser la production, on peut néanmoins additionner le travail de nos trois acteurs classiques pour obtenir :

Travail total = travail (abstrait) du propriétaire lucratif foncier + travail (abstrait) du propriétaire lucratif capitaliste + travail (concret) du salarié

Le rôle le plus confortable est sans doute celui de propriétaire foncier lucratif. En effet, le travail de gestion administrative, de signature de bail, représente une tâche rapide et peu risquée : les accidents de stylo ou d’ordinateur sont rares. Le capitaliste doit fournir l’outil de production, un capital, ce qui représente une tâche moins simple et plus risquée, quoi qu’on ait jamais vu une banque prêter de l’argent sans prendre toutes les garanties. Il tire néanmoins un profit qui, s’il n’était pas intéressant, aurait déjà mis fin au système de propriété lucrative depuis longtemps : ce qui n’est pas le cas. Le salarié, locataire terminal, représente le moteur indispensable aux deux autres. Il pourrait, s’il en avait le droit, gérer la propriété foncière et l’outil de production, c’est-à-dire fournir le travail abstrait pour compléter le travail concret, mais le principe fondateur de la propriété lucrative vient du fait de l’avoir privé de ce droit. Non pas que la loi lui interdise d’entreprendre, mais que la société ne lui en donne pas les moyens.

Maintenant, observons la répartition usuelle du travail entre ces trois entités classiques que sont la rente, le profit et le salaire. Par exemple, pour un travail total de valeur 100, on peut considérer généreusement que le propriétaire foncier, qui ne fait rien d’autre que de « gérer » sa propriété lucrative, travaillera pour environ pour 2 % de la valeur du produit. Le capitaliste ayant pour tâche non pas de produire, mais de fournir et entretenir l’outil de production, travaillera approximativement pour 8 % de la production. Le salarié devra donc compléter les 90 % restants, car c’est lui qui assurera la production en mobilisant les propriétés lucratives, qui produira — effectivement — le bien ou le service. On pourrait varier ces pourcentages donnés à titre pédagogique, ne pas être d’accord, mais une chose est sûre : jamais le travail des propriétaires lucratifs ne dépassera celui des locataires en quantité mesurable, sinon, ils manqueraient de temps et de ressources physiologiques pour mobiliser toute leur propriété. En conséquence, le nombre de propriétaires lucratifs ne pourra jamais dépasser le nombre de locataires : voici évaporé le mirage du rêve américain.

Dans un monde plus juste mais pas encore égalitaire, nous aurions d’un côté les propriétaires lucratifs qui récolteraient 10 % de la valeur de la production totale en revenu, et de l’autre, le locataire qui en récolterait 90 %. Chacun travaillerait pour un rapport revenu/travail de 100 %, à savoir qu’il récolterait la totalité de son travail en revenu, ce qui est la règle dans la propriété d’usage. Mais dans le système de propriété lucrative, dont nous savons désormais qu’il se base sur l’abus de position dominante, le locataire qui fournit dans notre exemple 90 % du travail de production, doit payer un droit d’accès à l’outil de production, c’est-à-dire que son salaire est prélevé d’une rente qu’on peut estimer égale à la valeur du travail fourni par les propriétaires lucratifs, soit 10 % dans notre exemple. Son revenu passe donc de 90 % à 80 % de la valeur totale de la production. Le locataire travaille donc pour 90 % de la valeur de la production, mais ne reçoit que 80 % de la valeur du bien produit en salaire. Nous avons donc les propriétaires lucratifs d’un côté qui sont payés pour 200 % de leur travail, et de l’autre, le locataire qui est payé pour 89 % de son travail. Toutes les fortunes du monde occidental sont basées sur ce principe.

 Propriétaire lucratif foncierPropriétaire lucratif capitalisteLocataire terminal
Travail fourni pour assurer la production2 %8 %90 %
Revenu récolté/valeur totale de la production4 %16 %80 %
Rapport revenu/travail fourni200 %200 %89 %
Gain/perte+ 100 %+ 100 %– 11 %

Pour un exemple d’une production de 1 000 €, cela donnerait :

Pour 1 000 € de valeur deproductionPropriétaire lucratif foncierPropriétaire lucratif capitalisteLocataire terminal
Revenu théorique selon le travail réellement effectué20 €80 €900 €
Revenu avec rentecomptabilisée40 €160 €800 €
Rente+ 20 €+ 80 €– 100 €

Dans un monde de propriété d’usage, pour une production d’une valeur de 1 000 €, nous aurions 900 € de travail concret et 100 € de travail abstrait, le tout réalisé par les propriétaires d’usage mutuel. Chacun serait payé pour ce qu’il a — effectivement — travaillé. Mais dans un monde de propriété lucrative, les travailleurs abstraits que sont les propriétaires lucratifs prélèvent la rente sur le salaire du locataire terminal, celui qui produit les 90 % de travail concret. Sur les 1 000 € de production totale, le locataire ne recevra non pas 900 €, mais 800 €, puisqu’il devra s’acquitter du péage féodal de la rente élevé de 100 € pour avoir le droit de travailler. Il serait tellement plus simple de laisser les producteurs devenir propriétaires de l’outil de production, et de les payer selon leur participation à la production. Bien sûr, les chiffres présentés n’ont d’utilité que pour illustrer le principe de la rente. On peut les varier à souhait, complexifier le calcul, mais le résultat sera toujours que les locataires doivent payer pour travailler dans la propriété lucrative.

***

Le commerce, c’est-à-dire l’achat d’un produit revendu plus cher, est un sujet délicat à propos de la rente. Le commerçant ajoute la valeur de son travail commercial à la valeur de la marchandise, qui elle-même contient le travail passé de sa production. Il achète donc nécessairement moins cher qu’il ne revend. Le prix de vente d’une marchandise n’est jamais que le prix maximum que l’acheteur est prêt à payer, c’est-à-dire l’équivalent maximum en valeur de travail qu’il est prêt à dépenser pour obtenir le produit désiré. Il se compose donc de la valeur d’échange minimum à laquelle le producteur accepte de céder sa marchandise, et de la valeur du travail commercial, tout en étant limité par le prix maximum que l’acheteur accepte de dépenser. Dans ce cas, on pourrait sans erreur estimer que le bénéfice réalisée par le commerçant représente un travail socialement nécessaire[2]. Mais le commerce n’a-t-il pas été le terreau fertile du capitalisme moderne ? Il doit donc y avoir une astuce quelque part.

Marx assimilait les commerçants à des intermédiaires parasites[3], probablement parce qu’on observe généralement des prix de vente qui dépassent largement les frais de production du commerçant, c’est-à-dire que ces derniers achètent une marchandise puis la vendent en répercutant le prix de leur travail commercial ajouté du résultat d’une longue construction sociale de chantage, d’une rente, que le client et le producteur sont contraints de payer. Mais tous les commerçants ne jouent pas dans la même catégorie, seuls les propriétaires lucratifs dominants peuvent se permettre d’appliquer ce rapport de chantage. On peut citer à ce propos les propriétaires lucratifs des grandes chaînes de distribution par exemple, qui oppressent les producteurs et taxent à leur profit les clients par abus de position dominante, tout en laissant croire qu’ils sont du côté du consommateur, que leurs prix n’ont jamais été aussi bas. Si ce grossier mensonge était vrai, qu’ils roulaient pour le consommateur, alors il n’y aurait aucun dividende pour les actionnaires, puisque ceux-ci sont une perte parasitaire pour le consommateur : simple question de priorité. Comme le rappelle M. Joseph Schumpeter, la propriété lucrative n’a aucune destinée philanthropique : « N’est-on pas, en fin de compte, parfaitement fondé à soutenir qu’il n’existe guère de parallélisme entre la production pour le profit et la production pour le consommateur et que le régime de l’entreprise privée n’est guère davantage qu’un système visant à comprimer la production aux fins d’extorquer des profits, lesquels devraient être bien plutôt qualifiés de dîme ou de rançons ? »[4]

Si les propriétaires lucratifs peuvent vendre au-delà de leurs frais de production, faire baisser les revenus des producteurs tout en augmentant les prix de vente, c’est parce qu’un énorme travail de construction idéologique leur permet de concrétiser ce rêve. Nous pourrions ainsi considérer le travail idéologique, qui consiste à modifier les rapports de valeur travail entre acheteur et vendeur, soit constitutif de la valeur de la marchandise, et qu’il se rembourse par l’appauvrissement successif des maillons de la chaîne du profit. Les propriétaires lucratifs récoltent les fruits des graines de leurs idées. Ainsi, le travail idéologique avancé se rembourse en survaleur prélevée au producteur et au consommateur, non pas directement sur la marchandise, mais grâce au surtravail inclus dans sa valeur d’échange. Le producteur est sommé de baisser son prix de vente, donc de baisser le prix d’échange de son travail : travailler davantage à perte qu’il ne le faisait déjà ; et le consommateur, bien que les prix soient illusoirement bas, finance les dividendes partagés entre les porteurs de titres de propriété lucrative : les actionnaires, par une augmentation des prix. Ils doivent surtravailler pour être en mesure de s’acquitter de la taxe rentière.

La valeur de la marchandise s’incrémente alors du travail idéologique des propriétaires lucratifs dominants. La rente agit ici de manière sournoise. Impossible à mesurer, à estimer, on peut décréter qu’elle apparaît lorsque le modèle idéologique est opérationnel, et ne nécessite presque plus aucun travail idéologique supplémentaire. À partir de ce moment, la valeur de la marchandise contient la survaleur du travail idéologique qui a précédé. Tout comme une propriété intellectuelle facture des droits postérieurs au travail productif, le produit portera la valeur du travail idéologique du propriétaire lucratif dominant. Le travail publicitaire offre un exemple d’outil de travail idéologique. Il injecte sa valeur au produit, et en fait augmenter le prix ou le nombre d’unités écoulées.


[1] Adam Smith, La richesse des Nations, Ch VI des parties constituantes du prix des marchandises.

[2] L’argent A de l’achat devient l’argent A’ de la vente, mais la plus-value A’-A peut très bien correspondre au travail du commerçant. Elle devient rente si elle dépasse le coût du travail socialement nécessaire au commerce. Même si le commerçant ne transforme pas la marchandise elle-même en faisant avec du cuir des bottes par exemple, il remplit la fonction sociale de distribuer un produit que le producteur se refuse d’écouler lui-même. Ainsi, la valeur de son travail doit s’ajouter à la valeur de la marchandise vendue, ce qui la rend plus chère. Le client achète donc bien le travail contenu dans la marchandise, et paye comptant ce travail.

[3] Marx, le capital, SII, Ch V : « Il [le capital commercial] ne semble pouvoir dériver que du double bénéfice conquis sur les producteurs de marchandises dans leur capacité d’acheteurs et de vendeurs, par le commerçant qui s’interpose entre eux comme intermédiaire parasite. ».

[4] Joseph Schumpeter, Théorie de la destruction créatrice, plausibilité du capitalisme

Section IV : La chaîne des dominations par la rente

Cependant, l’interdépendance de nos protagonistes est plus complexe que les apparences ricardiennes ne veulent bien le montrer. En effet, les propriétaires lucratifs (foncier et capitaliste) se sont endettés pour devenir propriétaires[1]. Pour réussir à louer à plus pauvre qu’eux, ils ont emprunté de l’argent à un propriétaire lucratif plus riche qu’eux : un banquier par exemple. L’effet de poupées russes qui fait du salarié le locataire du capitaliste, lui-même un locataire du propriétaire foncier, lui-même un locataire du banquier, doit nous rappeler que la propriété lucrative sait créer les liens de dépendance et de chantage dans toute la chaîne de ses acteurs. Si j’ai précisé que le propriétaire lucratif foncier avait un rôle facile, il convient de rappeler qu’il peut être soumis aux chantages divers de la banque, doit probablement payer des loyers d’intérêts : la taxe rentière, tout comme son locataire capitaliste, lui-même soumis aux desideratas du propriétaire lucratif de l’argent : le banquier, lui-même soumis aux volontés de profit des actionnaires. Alors, sont-ils fous pour se lancer dans une entreprise si risquée ? Non, parce que si l’on suppose l’existence d’une chaîne de domination, la rente doit être supérieure aux loyers d’intérêts de l’argent, aux taxes et autres impôts, et que la propriété lucrative donne accès au travail abstrait. Sans ces conditions sur lesquelles aucun gouvernement néoclassique ne saurait revenir, la propriété lucrative poursuit tranquillement son chemin d’exploitation. Les inégalités et la généralisation du chantage à la reproduction matérielle sont donc entretenues par les gouvernements favorables à la propriété lucrative, quel que soit le contenu de leurs discours politiques.

Bien sûr, dans ce système pyramidal, le gain annuel de la rente d’un seul locataire ne fournit pas un revenu suffisant à son propriétaire lucratif. Pour compléter son revenu, il doit multiplier le nombre de locataires pour n’effectuer que le travail abstrait et en vivre. Malheureusement pour lui, cette solution n’est pas toujours possible. Pour effectuer uniquement du travail abstrait, il faut un seuil de capital suffisant pour réussir à prélever au moins autant de rente que la reproduction matérielle nécessite. La logique de chaîne de domination pousse donc notre propriétaire lucratif à produire aussi du travail concret en mobilisant son propre outil de production, son capital, pour compléter son revenu ; ce qui le renvoie au statut désagréable de locataire, puisqu’il a nécessairement emprunté pour acheter l’outil de travail. Les travailleurs indépendants, les artisans, sont donc de faux propriétaires lucratifs, puisqu’ils produisent essentiellement du travail concret. Même si un notaire contredira cette affirmation, ils sont des propriétaires virtuels, des propriétaires de papier.

On voit donc que la vision manichéenne dans laquelle tous les propriétaires lucratifs (bourgeois) seraient malveillants, et les locataires (prolétaires) des victimes, n’a aucune réalité. J’insiste sur le principe que la propriété lucrative produit des dépendances, des inégalités et enferme les travailleurs dans une chaîne où chacun exploite la misère de l’autre, sa domination sur la faiblesse d’autrui. Une vision de l’économie socialement juste et égalitaire ne saurait reposer sur ces principes. Or, le monde occidental contemporain est — entièrement — basé sur ces règles de domination.


[1] Excepté les héritiers bien évidemment, qui sont les grands gagnant dans l’histoire, puisqu’ils sont propriétaires lucratifs sans être locataires.

Section V : L’imposition sur la rente maintient les dominations

Revenons sur les taxes progressives sur le revenu, véritable paradoxe idéologique de la propriété lucrative, qui constituent un faux moyen de répondre à l’imperfection du système. J’irais jusqu’à dire qu’elles contribuent à l’entretenir en limitant ses conséquences désastreuses sans jamais les faire disparaître. Avant de rentrer dans les justifications, voyons cette phrase de Ricardo sur l’inéquité d’un type d’impôt particulier qui consiste à taxer les produits : « […], c’est au législateur d’y remédier en restaurant l’équité par un impôt direct sur la rente de la terre et les dividendes du capital. Ce faisant, on obtiendrait tous les effets d’un impôt sur le revenu en évitant de recourir à cette mesure détestable qui consiste à fouiller dans les affaires de chacun et à doter des commissaires de pouvoirs incompatibles avec les habitudes et les sentiments d’un pays libre.[1] ». Ricardo admet donc la justice supérieure d’imposer les revenus au lieu des produits, tout en formulant une demande libérale réservée aux capitalistes : son raisonnement est cohérent si on se place dans son mode de pensée.

Maintenant, observons l’étrangeté de la proposition de soumettre à l’imposition sur le revenu les locataires terminaux, alors qu’ils motorisent la rente par leur travail concret. Tout est question de priorité. Si la priorité, c’est la rente, et que la modération salariale ne laisse aucune marge au locataire pour s’acquitter d’un impôt sur le revenu, alors on exonérera le locataire. Le discours qui fait de l’exonération un geste de bienfaisance prend ainsi une dimension éminemment politique. Le législateur doit choisir, mais s’il prélève cet impôt sur le locataire terminal, alors son salaire devra augmenter d’autant que la rente baissera pour qu’il puisse s’en acquitter. Ce dernier, s’il devait payer la rente et l’impôt, risquerait de mourir de faim ou de froid, car il est déjà soumis au minimum de survie, à la règle de la modération salariale. Comme on ne peut être plus misérable qu’un misérable, le rentier est le grand bénéficiaire de l’exonération de l’impôt sur les bas revenus, car elle lui permet d’augmenter sa rente en maintenant les salaires au minimum vital. Ainsi, le législateur choisit son camp.

Le revenu du propriétaire lucratif est constitué d’une part (faible) de travail abstrait effectué par lui-même, et d’une part de rente prélevée sur le travail du locataire. La taxation sur le revenu va donc automatiquement prélever une partie de cette rente. On pourrait en déduire qu’un prélèvement sur la rente redistribué par l’État au locataire terminal est bénéfique pour son revenu : et c’est le cas, mais il convient de poursuivre la réflexion au-delà de ce point basique. Déjà, s’il faut recourir à une collecte pour redistribuer la richesse, c’est qu’un surplus s’est constitué. Nous savons qu’il se trouve chez le propriétaire lucratif, et nous savons qu’il n’a pas d’autre origine que la rente. De plus, nous venons de voir que le travail abstrait était toujours inférieur en quantité par rapport au travail concret, et c’est toujours sur le travail concret que la rente est finalement prélevée. Cela revient pour notre locataire à récupérer une partie de l’argent qu’il a lui-même généré par son travail et qu’on lui a volé ; ou à l’inverse, à laisser au rentier ce que la redistribution de la taxe ne lui permet pas de récupérer. Cette scène digne d’une grossière arnaque, se reproduit à l’infini depuis des siècles sans susciter l’émotion. Nous avons donc un système qui autorise le propriétaire lucratif minoritaire à prélever une somme d’argent sur le travail concret majoritaire : la rente, et des gouvernements qui, tout en autorisant ce détournement, demandent à ce même propriétaire lucratif de rendre — une partie seulement — de cette somme via l’impôt. Le taux d’imposition sur la rente ne pouvant atteindre 100 % sans remettre en cause la propriété lucrative, tous les gouvernements qui cautionnent le détournement de la rente collectent et redistribuent moins de taxe que la rente a permis d’accumuler. L’impôt sur la rente n’a donc aucun effet sur les dominations.

La quantité totale de travail d’un pays étant finie à chaque instant, et le travail abstrait réservé aux propriétaires lucratifs structurellement minoritaires, c’est par principe des vases communicants que se forme automatiquement une aristocratie de propriétaires lucratifs dominants, ceux qui dominent la chaîne de l’exploitation par le louage. L’impôt étant toujours inférieur à la rente, il ne viendra jamais à bout de ce système. La constitution d’une aristocratie dominante n’a donc rien de naturel : elle fait partie de l’ADN de la propriété lucrative, elle résulte d’un mode de civilisation. L’observation millénaire de la répartition tripartite : propriétaire foncier, capitaliste, salarié, et du cloisonnement entre le travail abstrait et le travail concret, ne doit pas laisser croire à une sorte d’immuabilité. Ce serait détruire le mot « politique » de penser un monde figé, définitif ; ce serait transformer la résignation en loi. Si la propriété lucrative s’est produite le plus souvent, c’est parce qu’elle favorisait la minorité dominante : les propriétaires lucratifs dominants et leur cour politique. L’impôt sur la rente n’est qu’un leurre pour occuper les oppositions, et on ne peut que remarquer son inaptitude à résoudre les inégalités. Puisque ce sont toujours les propriétaires lucratifs dominants qui tirent le plus de revenu avec le moins de travail, et que la transmission des titres de propriété favorisent leurs héritiers, on comprend comment s’est consolidée la noblesse à presque toutes les époques. À l’inverse, le maintien de la rente appauvrit les travailleurs majoritaires et grave leur domination dans le marbre. Je ne détaillerai pas ici tous les régimes féodaux qui fonctionnent aussi sur le système de propriété lucrative, en prélevant autoritairement une rente sur l’effort des travailleurs, c’est-à-dire en soumettant les travailleurs à divers droits de péage, souvent payés en nature.


[1] Ricardo, Des principes de l’économie politique et de l’impôt, Ch IX. Les impôts sur les produits bruts.

Section VI : L’imposition sur la rente ne redistribue pas le travail abstrait

La redistribution de l’impôt n’a aucun effet sur le travail lui-même, et ne saurait répondre au besoin d’émancipation des producteurs du travail concret. Si le Fonds Monétaire International, véritable institution de sauvegarde de la propriété lucrative, a recommandé d’augmenter les impôts sur les plus riches en avril 2021, en pleine pandémie mondiale de Covid 19, il faut y voir, non pas une volonté de rétablir une justice sociale, ou de lutter contre les inégalités, mais un moyen de protéger le territoire réservé des propriétaires lucratifs, à savoir la maîtrise du travail abstrait. Que cette recommandation ait été prononcée en connaissance de cause ou non ne change rien à son résultat. On pourrait dire la même chose de la hausse de l’imposition des revenus sous Roosevelt, qui concernait quelques propriétaires lucratifs[1] outrancièrement riches, et dont le pourcentage d’apparat vendu par les médias concernait — uniquement — la dernière tranche d’imposition, et pouvait être soumise à de multiples déductions. Le système de propriété lucrative fournit un travail d’institutionnalisation de la tranquillité des propriétaires lucratifs dominants. Je répète que la redistribution des revenus de la rente n’empêche pas les rentiers de la propriété lucrative de voler du travail aux locataires, et ne redistribue jamais la maîtrise du travail abstrait. Même un impôt sur la rente à 100 %, c’est-à-dire sa suppression pure et simple, ne rendrait pas le travail abstrait aux locataires, puisqu’il faut être propriétaire pour avoir ce droit.


[1] «La tranche la plus élevée fut de fait portée à plus de 90% et augmentée par la suite mais d’innombrables déductions et exceptions rendaient les taux effectivement payés beaucoup moins élevés. D’après des estimations récentes, le 1% des Américains les plus riches n’auraient été taxés qu’à hauteur de 60% de leurs revenus», Florin Aftalion, https://www.liberation.fr/checknews/2019/03/21/est-il-vrai-que-les-etats-unis-ont-taxe-les-riches-a-plus-de-70-pendant-trente-ans_1715939/

Section VII : La répartition du travail abstrait et du travail concret

Le bon sens voudrait que le travail humain appartienne au travailleur, c’est-à-dire que le travailleur soit payé pour ce qu’il travaille, et non inférieurement comme c’est le cas dans toutes les propriétés lucratives. Nous pourrions rendre le travail abstrait à ceux qui mobilisent la propriété pour ce qu’elle est : les travailleurs. La rente, différence entre la valeur du travail du locataire et le salaire qu’on lui verse, ruisselle dans la poche du propriétaire lucratif. Cependant, nous l’avons vu, il n’est pas question de nier le travail abstrait en tant qu’il reste effectivement un travail, et qu’il possède une valeur que nous avons estimée dans notre exemple à 10% de la valeur totale de la production. Smith, toujours, précise que : « Les profits, dira-t-on peut-être, ne sont autre chose qu’un nom différent donné aux salaires d’une espèce particulière de travail, le travail d’inspection et de direction. »[1]. La preuve que ce travail existe, mais qu’il est minoritaire en proportion de la valeur totale, est que dans toutes les entreprises, le nombre de gestionnaires de l’outil de production et de la propriété foncière ne dépasse jamais celui des producteurs de la marchandise. De plus, demandons-nous pourquoi ce travail, qui mérite parfaitement sa rémunération selon sa valeur, justifierait-il qu’un prélèvement sur le salaire du locataire vienne en compléter le revenu, alors qu’il est au départ un travail sans originalité ? et pourquoi serait-il réservé à une catégorie particulière de personnes ? Après tout, il est facile de démontrer que si le travailleur était propriétaire d’usage, et « l’inspecteur directeur » aussi, alors on pourrait répartir la valeur fournie par chacun d’eux dans l’entreprise de production.

Valeur du travail de production = valeur du travail abstrait + valeur du travail concret

Le nombre de travailleurs abstraits serait, comme dans notre exemple, de 10 % de l’effectif, contre 90 % de travailleurs concrets, mais ils seraient tous propriétaires d’usage. Rien n’interdirait non plus de diffuser le travail abstrait dans le travail concret, en permettant par exemple à chaque travailleur de réaliser 90 % de travail concret et 10 % de travail abstrait. La supposition que l’un devrait voler l’autre parce que le droit l’y autorise, que l’un devrait travailler gratuitement pour augmenter le revenu de l’autre, perdrait son fondement, puisque les deux doivent être réunis pour assurer la production : c’est la division du travail chère à Smith qui pose cette condition. Dans un monde de propriété d’usage, le travail abstrait et le travail concret appartiennent à l’ensemble des propriétaires d’usage réunis pour assurer la production. Libre à eux de répartir ce travail comme ils leur semble favorable. La valeur du travail des propriétaires lucratifs n’a rien d’extraordinaire qui justifie leur droit de prélever une rente sur le salaire des locataires. Certes, on pourrait considérer qu’à son époque, la noblesse anglaise n’ait pas démérité pendant les guerres napoléoniennes par exemple, et qu’à ce titre on lui ait laissé un avantage compétitif sur le monde ouvrier en lui permettant de mettre en location du capital pour générer une rente, ou tout simplement, par la location des biens fonciers, de la terre héritée. Mais les gloires du passé ne justifient pas que cet avantage compétitif sur les locataires devienne éternel, et il n’y a plus rien aujourd’hui qui puisse légitimer au nom de l’Histoire, qu’une rente soit prélevée sur le travail par des propriétaires lucratifs. La proposition de la propriété d’usage consiste donc à fusionner le travail concret et le travail abstrait au sein de chaque propriété d’usage, en supprimant le statut de rentier, et en incluant les producteurs dans le travail abstrait, ce dont la propriété lucrative est incapable.

À ce stade, nous pouvons schématiser le fonctionnement de la production lucrative ainsi :

Figure 3 : schéma de fonctionnement de la propriété lucrative. P : propriétaire lucratif, L : locataire, V : valeur échangeable

Évidemment, ce schéma contredit la vision purement marxienne du salariat, à savoir que pour Marx, « Le salaire n’est pas la part du travailleur dans la marchandise qu’il a produite. Le salaire est la part de marchandises déjà existantes avec laquelle le capitaliste achète, pour son usage, une certaine somme de travail productif »[2]. Le propriétaire lucratif reste néanmoins un transformateur d’argent en argent via le travail de son locataire, qu’il achète comme n’importe quelle marchandise, et qui lui permet de vendre une production pour transformer son argent investi en argent récolté. Ainsi, le schéma A — M — A (Argent — Marchandise — Argent) n’est pas violé, et il nécessite toujours, au risque d’être absurde, de récolter une somme supérieure à la somme investie. Il va de soi que pour avoir la capacité de transformer de l’argent en argent, d’acheter l’outil de travail et la marchandise travail en bon investisseur, le propriétaire lucratif ne doit pas en être à sa première accumulation. Au fil des vols féodaux que la rente lui aura permis sur le travail de ses locataires, ou selon sa bonne naissance, il aura constitué le capital monétaire ou foncier qui lui donnera précisément sa capacité d’acheter l’outil de travail et la marchandise travail. Le choix d’avoir présenté le salaire comme émanant de la production échangée réside dans la temporalité qui définit les échanges monétaires entre le propriétaire lucratif et son locataire. En effet, si le propriétaire lucratif doit avancer tout de suite l’outil de travail et les matières nécessaires à la production, par exemple en début de mois, rien ne lui interdit de payer son locataire en fin de mois, après l’échange. On peut ainsi supposer que l’argent du salaire ne soit pas une avance capitalistique, mais qu’il provienne de l’échange de la production. Supposons que la production demande plus de temps que la période de paiement mensuelle donnée en exemple, le propriétaire lucratif devra payer son locataire en prélevant sur son capital. Il reste néanmoins que c’est le produit de la vente qui remboursera toutes les avances du propriétaire lucratif, dont le salaire du locataire aura fait partie.


[1] Adam Smith, La richesse des Nations, Ch VI des parties constituantes du prix des marchandises.

[2] Marx, Travail salarié et Capital, [I]

Section VIII : Le travail productif, le travail improductif et la rente

Le vieux débat sur ce que Smith définissait comme un travail productif et un travail improductif n’est pas éloigné de la thématique de la rente. Smith parle généralement de travail productif lorsqu’une marchandise échangeable est produite, et de travail improductif lorsque l’emploi d’un salarié ne produit aucune marchandise échangeable, lorsque le travail consiste simplement à changer d’un état A à un état B l’objet de la production. Pour rester dans l’univers de Smith, prenons l’exemple d’un domestique qui transforme une maison en désordre en maison arrangée. La valeur de la production réside dans le travail nécessaire à changer l’état de la maison. Comme il ne reste aucune marchandise échangeable à la fin de la production, le travail effectué ici est défini par Smith comme un travail improductif. La séparation de la production des biens de la production des services correspond à une première vision de la séparation entre du travail productif et du travail improductif. Elle est plus sémantique que réelle, mais nous allons tout de même l’étudier en détail.

Dans le cas du travail improductif vu par Smith, si l’on conserve le schéma de fonctionnement de la propriété lucrative, on constate deux cas très différents :

1° L’acheteur de la production est un client. Rien ne change par rapport au travail productif, même si aucune marchandise échangeable n’est produite. Bien que l’objet de la production soit un service, le principe de la délégation de l’usage de la propriété à un locataire est conservé : le travailleur, sera payé inférieurement à la valeur de son travail, et le propriétaire lucratif empochera la différence : la rente. Il est possible de prélever cette rente sur le salaire du travailleur comme on le fait dans un travail productif, puisque c’est le client qui paye le salaire du locataire, la rente, et qui rembourse le capital avancé par le propriétaire : le tout égalant la valeur de l’échange. Dans ce cas, le capital correspond à la valeur échangée retirée du salaire et de la rente. C’est toujours le travailleur qui paye la rente au propriétaire par une perte sur son salaire, par le non-paiement d’une partie de son travail : le surtravail.

2° L’acheteur de la production est le propriétaire lucratif. Le salaire du travailleur n’est donc plus payé par un apport d’argent extérieur, mais par le capital du propriétaire lui-même. Dans cette situation, le capital sert à payer le salaire du locataire et l’outil de production loué. On pourrait penser à priori que la rente a disparue, mais non. Le prélèvement de la rente revient pour le propriétaire à se rembourser d’une partie du capital qu’il a dépensé pour que la production se réalise. Cette étrange situation est rendue possible par le fait que le propriétaire lucratif puisse verser un salaire inférieur à la valeur réelle du travail de production, selon le chantage habituel que si le salarié n’accepte pas son salaire, il perdra son emploi. La rente va donc se manifester sous la forme d’une modération salariale, à savoir que le propriétaire lucratif payera le travailleur non pas pour la valeur de son travail, mais selon le salaire qu’il accepte. Cette modération salariale lui permettra de profiter d’une part de travail gratuit, la rente, et d’économiser ainsi son capital. Dans ce cas précis, la rente n’est jamais officiellement comptée puisqu’elle n’apparaît pas comme telle dans le rapport financier. Elle possède néanmoins une réalité, puisque le salarié ne récupère pas le fruit de son travail, et par principe des vases communicants, le transmet au propriétaire lucratif par l’économie de capital qu’il réalise. Le salarié se voit toujours soumis au rapport de chantage à la reproduction matérielle, et n’a pas accès au travail abstrait. Le rapport de domination reste donc inchangé.

Une deuxième vision du travail improductif, c’est de soumettre le travail au rapport social de l’utilité. Jusqu’à présent dans l’économie de la propriété lucrative, on marque une séparation nette entre deux catégories : les productifs et les improductifs, qui n’a rien à voir avec la frontière biens/services que nous venons de voir. Pour être très clair : du point de vue du propriétaire lucratif, les productifs sont ceux qui mobilisent une propriété louée, un capital, qui génèrent la rente ou qui en vivent ; les improductifs : tous les autres. Il n’y a rien d’étonnant à ce que ceux qui vivent de la rente articulent leur vocabulaire autour d’elle. Résumons : — Si vous êtes salarié ou propriétaire lucratif : vous êtes productif. Vous mobilisez du capital et vous générez ou captez la rente. — Si le marché lucratif vous a exclu : par le chômage, le manque de qualification, parce que vous portez ou élevez un futur travailleur, parce que vous êtes trop jeune ou trop vieux pour travailler, malade, accidenté ou bénévole : alors vous êtes improductif. Vous ne mobilisez pas de capital, vous ne générez aucune rente : vous n’existez plus, vous devenez une charge, une dépense. Telle est la triste vision du monde des propriétaires lucratifs.

La motivation insatiable à la rente permet de retrouver les points de bataille de la contre-révolution néolibérale, opérée par les propriétaires lucratifs contre tous les acquis sociaux. Parmi ces points, il y a la résistance absolue de lier le salaire à la personne, voire la résistance à la notion même de salaire. Si le travail à la tâche des indépendants représente une finalité pour les propriétaires lucratifs, c’est qu’il engage peu de capital, et pour le temps de la tâche uniquement, ce qui est la solution la plus rentable. Il limite les risques pris par le propriétaire, et réduit le travail abstrait nécessaire à mobiliser le capital. Le capitalisme de plateforme numérique rentre typiquement dans ce genre de revendications, en payant à la tâche ses travailleurs, en automatisant la distribution et la rémunération des tâches pour récolter efficacement la rente, c’est-à-dire avec le moins de travail abstrait possible.

La simple notion de salaire représente un objet de lutte pour les propriétaires lucratifs, au sens où il faudrait la détruire puisqu’elle engage le capital pour une durée supérieure au temps simple d’exécution de la tâche, et leur demande davantage de travail abstrait pour reproduire l’acte de la rente aussi longtemps que le salarié est engagé. L’inconcevable pour les propriétaires lucratifs, c’est de payer une personne pour sa qualification, et non pour son poste. Pourtant, c’est selon ce modèle que l’État mobilise ses fonctionnaires titulaires, et l’on ne peut nier qu’il assure avec une fiabilité horlogère la sécurité de la propriété lucrative, en éduquant ses enfants, en défendant le pays, en écrivant les lois, en soignant les maladies et les accidents du travail, en assurant l’ordre. En France, les policiers ou gendarmes qui dispersent les manifestants pour protéger les intérêts des propriétaires lucratifs ne sont pas encore des mercenaires payés à la tâche.

De manière générale, la propriété lucrative nie toutes les formes de travail qui ne mobilisent pas de capital, qui ne génèrent pas de rente. Par exemple, si vous codez bénévolement un logiciel libre : vous êtes improductif, ça n’est pas du travail. Si vous créez une start-up qui code le même logiciel, mais qu’il est payant, ou gratuit avec publicité, ou avec des captations de données personnelles commercialisables (donc payant) : vous êtes productif, vous travaillez. Pour elle, un maximum de biens et de services doit passer par la location de l’usage, pour que son capital travail le plus possible, pour prélever les droits de péage à l’outil de travail. Son emprise insatiable est seulement freinée par la rentabilité, et par le cadre légal de la société. Ce qui n’est pas rentable mais utile socialement ne l’intéresse jamais, puisque c’est contraire à son essence. On se doute que la protection de l’environnement ne peut l’intéresser que s’il y a une rente à exploiter. Son rapport à l’utilité est donc conditionné par la rente. Pour la propriété lucrative, ce qui génère une rente est considéré comme utile socialement, et ce qui ne génère pas de rente est considéré comme inutile socialement. Or, la réalité du monde ne peut tourner autour de ce point de vue mercantile. Où passe l’intérêt général ? Les propriétaires lucratifs dominants faussent le débat sur l’utilité puisqu’on entend leur point de vue plus fort que les autres, et par un processus de manipulation des foules, des prêches médiatiques incessants, il finit par agir comme la fable religieuse.

La violence des mots étant son habitude, la propriété lucrative nomme les personnes qui le privent de rente : population inactive. Selon la définition de l’Insee[1] : « Les inactifs sont par convention les personnes qui ne sont ni en emploi ni au chômage : jeunes de moins de 15 ans, étudiants et retraités ne travaillant pas en complément de leurs études ou de leur retraite, hommes et femmes au foyer, personnes en incapacité de travailler… ». Un retraité qui garde ses petits-enfants, qui anime une association, un syndicat, une copropriété, qui rénove la maison de sa fille, qui répare des vêtements, qui produit des fruits ou des légumes, qui élève des animaux… serait inactif. Une personne au foyer qui éduque ses enfants, aide aux devoirs, cuisine, range, nettoie, repasse, lave le linge pour que son conjoint soit employable dans l’économie lucrative… est inactive. Un étudiant qui ne travaille pas pour survivre en plus de ses études… est inactif. Une personne en incapacité de travailler… est inactive. Quel mépris, quelle basse considération de l’Humanité, quel négation de ses pluriels. Les véritables inactifs sont ceux qui délèguent l’usage de leur propriété pour générer la rente. L’Insee pourrait d’ailleurs ajouter ces derniers à la catégorie des inactifs.

Cette définition de l’activité par la propriété lucrative classe les individus corrélativement à la rente du capital, et non en rapport avec leur activité productrice de valeur. Elle exclut du champ de l’activité tous ceux qui ne participent pas directement à l’économie de marché. C’est absurde et nous allons le prouver avec l’exemple d’une famille de paysans français avant la révolution industrielle. Cette famille possédait quelques terres, des biens d’usage essentiellement, dont elle tirait les moyens de sa reproduction matérielle, directement, sans passer par un marché, sans passer par la monnaie. Cela ne signifie pas que cette famille ne travaillait pas, qu’elle ne produisait pas de valeur, ni qu’elle était inactive, bien au contraire. La difficile vie en autarcie mobilise généralement l’intégralité de son temps au travail. On se levait tôt pour traire les bêtes, pour les nourrir de cette terre, tous les jours de l’année. Le potager était couvert de légumes, on gardait les graines d’une année pour la suivante. La lessive était fabriquée avec la cendre du fourneau et du four qui eux-mêmes servaient à réchauffer la maison, à cuire le pain et les potages. L’été, on travaillait pour préparer l’hiver, on moissonnait, on récoltait le foin, le miel. L’automne : on cueillait les fruits du verger, on glanait les baies mûres, on distillait, on cuisait la confiture, on écossait les haricots, on semait à nouveau, on fabriquait les pâtés, les saucisses, la choucroute. L’hiver, on préparait l’été : on réparait les attelages, on cardait la laine, on tricotait, on rembourrait les matelas, on tressait des vanneries, on taillait les arbres, on réparait les clôtures, on rabattait les trognes. Le printemps, on allait bûcheronner, on semait à nouveau dans une activité intense. Les biens achetés sur le marché étaient dérisoires : un peu de sel, de sucre, d’huile, de savon, et des vêtements neufs aux grandes occasions. Puisque cette famille vivait essentiellement de son travail direct et de ses biens d’usage, le besoin d’argent était faible, d’ailleurs, elle en avait peu.

Le propriétaire lucratif dans cette longue liste ne voit rien qui ressemble à du travail. Pour lui, le travail : c’est quand son capital travaille. Le propriétaire lucratif voudrait mobiliser à son profit le temps de vie du paysan dans son usine, le transformer en ouvrier. L’ouvrier n’aurait plus le temps de travailler pour lui-même, il devrait dépenser son salaire sur le marché pour acheter les biens et les services qu’il produisait seul auparavant, avec du travail direct, avec ses biens d’usage. Le marché se développerait, le propriétaire lucratif rachèterait la ferme avec l’argent du travail de son capital, la rente volée à l’ouvrier puisqu’il le payait en deçà de la valeur du travail effectué. Pour augmenter sa rente, il embaucherait un ouvrier agricole qu’il payerait aussi en deçà de la valeur du travail effectué, et ainsi de suite. Voilà comment le propriétaire lucratif s’emparerait de la propriété d’usage pour la remplacer par la propriété lucrative : voilà comment il y est parvenu. C’est le processus de l’accumulation primitive.

On considère souvent que les paysans étaient pauvres, mais ils vivaient de leur travail direct, de leurs biens d’usage : leur besoin d’argent était très faible. Dans sa recherche de nouveaux marchés, l’anéantissement du travail pour soi est toujours une quête pour le propriétaire lucratif. Le propriétaire lucratif à tout intérêt a casser l’autonomie des individus, à pousser la division du travail et à créer des dépendances.

Il ne s’agit pas de vouloir revivre comme les hommes du xixe siècle, ce mode de vie rude avait beaucoup trop de défauts, mais de se poser la question fondamentale de la propriété. Le paysan propriétaire vivait de sa propriété d’usage. Lorsqu’il est devenu ouvrier, il a perdu son autonomie pour basculer dans la servitude, et s’acquitter de nouveaux droits de péage à l’outil de travail. Il ne maîtrisait plus le travail abstrait. Dans le modèle de la propriété d’usage universelle, il y a une différence fondamentale avec le paysan de notre exemple : c’est que la propriété d’usage ne vaut que pour le temps de l’usage. Elle se transmet par la société, et non par la famille. Il ne faut pas voir ici un détail, cette notion change fondamentalement le rapport aux biens, et libère enfin les héritiers familiaux du fardeau de la succession, et de toutes les conséquences anthropologiques qu’elle a engendrées depuis des millénaires, dont la naissance de la propriété lucrative fait partie. L’abolition des lois de succession familiales est un combat pour la liberté.


[1] Institut national de la statistique et des études économiques, chargé de la production, de l’analyse et de la publication des statistiques officielles en France, depuis 1946.

Section IX : Louer à plus pauvre que soi devient normatif dans la propriété lucrative

La dépossession du travail par la rente, dont la location représente la forme la plus répandue, joue des effets de pauvreté créés par le non-choix proposé à une majorité des travailleurs : le salariat n’étant rien d’autre qu’une mise en location d’un outil de production. Dans ces conditions, la finalité de l’entreprise tenue par un propriétaire lucratif n’est donc plus de produire un bien ou un service, mais de voler un maximum de travail, dans les limites que le marché, la survie de son locataire et la loi l’y autorise. Tous les acteurs de la propriété lucrative cherchent à louer à plus pauvre et plus faible qu’eux, et on s’étonne que l’éthique de ce modèle provoque la destruction du vivant. Je n’aborde pas encore le rôle des machines dans la rente, ni la (sur)production/(sur)destruction qu’elles engendrent.

Si demain on redistribuait aux salariés la valeur totale de leur travail, les propriétaires lucratifs perdraient toute motivation d’investir. Ce serait grave si on se souciait de leur cas, si leurs projets de colonies spatiales avaient pour vocation de remplir l’assiette malthusienne. On sait désormais que l’appât de la rente fournit le carburant au moteur de l’entreprise dans le système de propriété lucrative. On sait aussi que le travail abstrait est réservé aux propriétaires lucratifs. On peut en déduire que la motivation d’entreprendre pourrait émaner des travailleurs si on leur laissait la possibilité de maîtriser le travail abstrait, ce qui n’est pas le cas actuellement. Cela relève du domaine mythique de penser que le salarié est apathique par essence : voici une conséquence de la privation du travail abstrait imposée par le régime de propriété lucrative. Dans la propriété d’usage, le travail abstrait se diffuse auprès de tous les travailleurs. Par simple logique du nombre, la motivation d’entreprendre est décuplée. Il n’y a donc pas d’inquiétude à avoir : les propriétaires lucratifs sont avantageusement remplaçables par les producteurs, qui prendront des décisions beaucoup plus intelligentes, et seront capables de dépasser le bas mercantilisme des entreprises actuelles. Les anciens patrons deviendront des travailleurs parmi d’autres, récupéreront eux aussi l’intégralité du fruit de leur travail. Il ne seront pas lésés : on leur interdira simplement de voler le travail des autres, de leurs collègues. Chaque personne instituée dans le corps d’une entreprise de propriété d’usage gagnera sa part de travail. Elle générera à la fois sa propre richesse, et par effet d’aubaine proudhonienne, celle de la société, et celle de l’Humanité.

Mais actuellement, sous la pression du chantage à la reproduction matérielle, le locataire n’a pas d’autre alternative que de céder une partie de son travail au propriétaire lucratif, c’est-à-dire au rentier. La valeur d’échange étant un moyen de cristallisation du travail humain, il semble évident que sa captation rentière constitue une confiscation du plus fort au plus faible : comme dans une cour de récréation où quelques gros bras font la loi. Le capital financier trouve sa naissance dans ce phénomène peu glorieux, et les quantités stockées dans les marchés financiers offrent une idée de l’ampleur du détournement, donc de la puissance du travail abstrait laissée aux propriétaires lucratifs.

Pour terminer, j’ajouterais que la rente du banquier provient du travail de ses locataires, les emprunteurs. Si l’argent détruit au retour d’un crédit correspond effectivement à la somme prêtée, le locataire doit s’acquitter de la rente représentée par les intérêts : c’est la raison de vivre de tout établissement de crédit ; ce sera la raison de sa disparition si on supprime la propriété lucrative. Car il n’y a pas d’argent magique, cette rente provient du travail détourné au bénéficiaire du prêt contre le « service bancaire ». Ce pauvre bénéficiaire qui n’a d’autre choix que de se financer de cette mauvaise manière, doit rémunérer un propriétaire lucratif monopoliste, comme on s’acquittait des banalités au Moyen Âge pour cuire son pain dans le four du seigneur. Enfin, la quantité d’intérêts collectée auprès de notre emprunteur augmente la quantité de travail stockée dans la sphère financière. Autant de quantité de travail redéployable ou non selon le bon vouloir du prêteur. La rente a donc pour effet indésirable de laisser s’évaporer la valeur d’échange du travail dans les nuages de la finance. Or, contrairement à ce que prêchent les économistes néolibéraux dans les matinales médiatiques, il est tout à fait possible de se passer de ce système, en fonctionnant selon la logique de cotisation/subvention. Les établissements de crédit, la bourse, restent des institutions de financement parmi d’autres ; rien ne prouve qu’elles sont favorables, et encore moins indispensable au fonctionnement d’une économie.

Laisser un commentaire